L'Oise Agricole 26 mars 2026 a 07h00 | Par Pierre Poulain

«Je préfère avoir des agriculteurs que des hectares autour de chez moi»

Éleveur à Méry-la-Bataille, Olivier Varlet préside depuis juin 2025 le comité technique de l'Oise au sein de la Safer Hauts-de-France. Arrivé avec ses propres a-priori sur l'institution, il en est devenu l'un de ses représentants les plus convaincus. Rencontre avec un homme de terrain animé par une conviction : préserver l'élevage et favoriser l'installation des jeunes dans un département sous forte pression foncière.

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Olivier Varlet
Olivier Varlet - © PP

Qu'est-ce qui vous a motivé à prendre la présidence du comité technique de l'Oise ?

Au départ, c'est presque le hasard. J'avais été élu au bureau de la Chambre d'agriculture, et il fallait un représentant à la Safer. C'est moi qui ai été désigné, alors que je ne connaissais absolument pas ce milieu - j'avais même beaucoup d'a-priori. Puis, lorsque le poste de président du comité technique s'est libéré après le départ de Sylvain Versluys, Régis Desrumeaux m'a demandé si je voulais le reprendre. J'ai réfléchi et j'ai dit : pourquoi pas. Ce qui m'a convaincu, c'est mon engagement syndical de toujours : installer le plus grand nombre d'agriculteurs, conforter les petites structures, préserver l'élevage dans l'Oise. J'estimais que la Safer avait un rôle à jouer là-dedans, et j'avais envie de vérifier si c'était bien le cas.

Vous parliez d'a-priori. En quoi votre regard sur la Safer a-t-il évolué ?

Comme beaucoup d'agriculteurs, je me demandais pourquoi la Safer venait se mêler des transactions foncières. Ça paraissait intrusif, presque illégitime. Mais une fois qu'on suit la formation de nouvel administrateur et qu'on voit le travail concret sur le terrain, on comprend que la Safer est l'un des maillons essentiels pour l'installation des jeunes, notamment ceux hors cadre familial. Ses trois priorités - installer des jeunes, conforter les petites structures, maintenir l'élevage - correspondent exactement à ce en quoi je crois.

Pour les non-initiés, comment définiriez-vous le rôle du comité technique ?

Tous les dossiers de vente de terres passent par la Safer. Celle-ci peut les laisser passer ou décider de préempter - c'est-à-dire se porter elle-même acquéreur - si elle estime qu'une meilleure attribution est possible. Le comité technique valide ces choix. Son rôle ne s'arrête pas là : il examine aussi les cessions d'exploitations que des agriculteurs confient à la Safer lorsqu'ils souhaitent partir dans de bonnes conditions. On analyse alors les candidatures et on cherche la meilleure affectation : un jeune à installer, une petite structure à conforter, voire un découpage en plusieurs lots.

Quel est précisément le rôle du président du comité ?

Préparer les dossiers, les présenter clairement lors de la commission et s'assurer que les débats restent dans le cadre des missions définies par l'État. Le président ne doit pas orienter les choix : son rôle est d'écouter, de garantir l'équité et de vérifier qu'on reste bien dans les priorités de la Safer. Pas de parti pris.

Comment gérez-vous la diversité des membres du comité ?

Le comité rassemble les quatre syndicats agricoles - FDSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne, JA -, mais aussi des représentants des propriétaires fonciers, des forestiers, des acteurs de l'environnement, de la DDT, des établissements bancaires et des collectivités territoriales. En pratique, la diversité ne pose pas de problème majeur. On est tous, de près ou de loin, issus du monde agricole. Chacun donne son avis et quand on ne s'accorde pas, on vote. La majorité l'emporte.

Quand plusieurs candidats se disputent une même parcelle, sur quels critères arbitrez-vous ?

On rappelle systématiquement les priorités. Le dernier dossier en date comptait onze candidats. On commence par éliminer ceux dont la structure est déjà suffisamment développée, puis on se concentre sur les candidats prioritaires : jeunes primo-accédants, petites exploitations à conforter, éleveurs. On classe ensuite les dossiers retenus par ordre de préférence, car il faut aussi tenir compte des capacités de financement : si le premier choix n'obtient pas son prêt, on passe au deuxième.

Quels sont les enjeux fonciers spécifiques à l'Oise, et quels sont les freins à l'installation ?

La pression foncière est très forte, et pour plusieurs raisons. Autour de Creil et Montataire, la pression urbaine est considérable, et notre rôle est de veiller à ce que les terres gardent leur vocation agricole. Par ailleurs, les terres de l'Oise sont de bonne qualité, ce qui attire de nombreux projets d'agrandissement et rend l'installation des jeunes extrêmement difficile sur le plan financier. La Safer joue aussi un rôle de régulateur de prix : quand une terre est proposée à un tarif excessif, on préempte en appliquant le prix moyen de la zone pour éviter la spéculation.

En tant qu'éleveur, comment regardez-vous la disparition des prairies dans le département ?

Avec beaucoup d'inquiétude. Je vois les pâtures disparaître depuis des années. C'est pourquoi, dès qu'une parcelle en prairie est à redistribuer, notre priorité est de la confier à un éleveur pour éviter qu'elle ne soit retournée. Il y a aussi une dimension environnementale forte : dans les vallées comme celle de l'Oise, les prairies humides jouent un rôle de rétention d'eau indispensable. Les supprimer, c'est s'exposer à des inondations et rendre les terres inexploitables. Sur ce point, la Safer est bien un garde-fou.

La loi Sempastous vise à mieux contrôler les cessions de parts de sociétés agricoles. Comment le comité technique s'en empare-t-il ?

Cette loi répond à un contournement bien réel. Pendant longtemps, il suffisait de céder des parts de société plutôt que des terres pour échapper à tout contrôle de la Safer. Des agrandissements massifs se faisaient ainsi, sans qu'on puisse intervenir ni redistribuer quoi que ce soit à des jeunes.

Désormais, la Safer est informée de ces cessions et peut négocier : accepter la reprise, mais à condition qu'une partie des terres soit libérée au profit de jeunes agriculteurs. C'est un progrès réel, mais qui reste incomplet. Nous n'avons toujours pas la possibilité de préempter directement sur ces parts, comme on le fait sur les ventes de terres. Ce serait le cran manquant.

Quel impact cela a-t-il concrètement sur votre stratégie de redistribution ?

Elle nous permet de voir des mouvements qui nous échappaient totalement. Sur des cessions de grosses exploitations, on peut désormais récupérer 30 à 40 hectares pour les redistribuer à un jeune ou conforter une petite structure. On ne maîtrise pas l'ensemble de l'opération, mais on en récupère une partie utile. C'est déjà ça, en attendant mieux.

Comment comptez-vous travailler avec les élus locaux, souvent tiraillés entre développement économique et préservation agricole ?

Notre position est claire : nous ne sommes pas contre le développement économique. Mais nous voulons qu'il soit mesuré. Sur un projet de zone industrielle ou artisanale, si une commune a besoin d'un hectare, elle prendra un hectare - pas deux sous prétexte de compensation environnementale, ce qui reviendrait à perdre deux hectares agricoles définitivement. Récemment, un projet d'installation industrielle visait 40 ha pour une emprise réelle de 15. Nous avons signifié clairement que nous préempterions le reste si le projet dépassait ce seuil.

Sur les zones de captage d'eau, nous sommes aussi vigilants : les cahiers des charges des attributions peuvent inclure des engagements sur les pratiques, comme des fertilisations réduites ou des retards de fauche.

Quel message souhaitez-vous délivrer aux agriculteurs qui gardent des a-priori sur la Safer ?

Venez nous voir. Posez vos questions. La Safer Hauts-de-France organise des comités techniques fictifs dans les assemblées générales, les cantons, les lycées agricoles : on présente de vrais dossiers anonymisés pour montrer comment les arbitrages se font réellement. Et invariablement, les agriculteurs présents arrivent aux mêmes conclusions que nous. Je comprends que certains vivent la Safer comme une intrusion - la terre, c'est viscéral, c'est des histoires de familles. Mais notre rôle n'est pas d'empêcher les projets, c'est de permettre à d'autres agriculteurs de continuer à vivre sur ces exploitations plutôt que de voir les surfaces se concentrer indéfiniment.

J'ai une conviction profonde : je préfère avoir des agriculteurs que des hectares autour de chez moi. Plus nous serons nombreux, plus nous aurons du poids. Si nous nous retrouvons seuls dans nos territoires, les pouvoirs publics feront de nous ce qu'ils voudront.

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