«Profiter de la crise pour bâtir une souveraineté alimentaire et énergétique»
Arthur Portier, agriculteur dans l’Oise et consultant chez Argus média, a été invité par la FDSEA de l’Oise à s’exprimer sur l’actualité au cours d’une visioconférence réservée aux adhérents le 5 mai dernier.

Ils ont été 120 à suivre l’exposé du spécialiste qui est loin d’être pessimiste : il voit dans la crise actuelle l’opportunité de bâtir une approche ambitieuse pour l’agriculture française et européenne et le secteur énergétique.
L’objectif de la conférence était de faire le point sur les marchés agricoles embarqués dans le tourbillon de la mondialisation et de voir ce que font les autres pays, souvent nos concurrents, face à cette situation. Arthur Portier rappelle en premier que la production de blé dans le monde n’a jamais été aussi importante, passant de 580 millions de tonnes en 2000 à 800 millions en 2025. Parallèlement, la consommation a augmenté à cause de la démographie et de l’élévation du niveau de vie. En 2025, la production a même été supérieure à la consommation et avoir des stocks de 230 millions de tonnes est plutôt une bonne chose.
«Huit pays ou zones dans le monde sont capables de produire et d’exporter du blé : l’Argentine, l’Australie, le Canada, les USA, le Kazakhstan, l’Ukraine, la Russie et l’Union européenne. Ce qui fait peu au regard de la planète. Avec une moyenne de 38 q/ha en 2025 dans le monde, c’est un record. En Europe, soyons heureux d’avoir les sols, le climat et les hommes et femmes capables de produire», assure le spécialiste.
La difficulté réside dans le coût de production du blé, supérieur au prix de vente à cause du poids de l’énergie et des intrants. D’ailleurs, il faut noter que les USA ont choisi de perdre des parts de marché (de 17 % à 7 %) car ils ne sont pas compétitifs sur le blé. Ils ont fait le choix de semer plus de maïs, dont la production est passée de 150 millions de tonnes à 430 millions de tonnes en 20 ans (pour rappel : la production française est de 14 millions de tonnes) car le maïs sert aussi à produire de l’éthanol et donc à moins dépendre des énergies fossiles. «Les USA ont investi dans la science, OGM et NBT, qui ont permis d’augmenter les rendements de 45 à 113 q/ha, avec une relative stabilité des rendements et donc des prix moins volatiles», analyse Arthur Portier.
Quant au Brésil, subissant le choc pétrolier des années 1970, il a misé sur le développement de la canne à sucre qui sert aussi à la fabrication d’éthanol et assure donc une plus grande indépendance énergétique. «Cet exemple démontre que face à une crise énergétique comme celle que nous subissons actuellement, des États savent réagir et adapter des stratégies pertinentes», insiste-t-il.
Pour ce qui est du blé, le français n’a pas de valeur ajoutée par rapport à ses concurrents à cause de son coût de production trop élevé. «Avant de partager la valeur ajoutée, il faut la créer.»
«Toutes les puissances agricoles cherchent à développer leur agriculture ; par exemple, les USA misent sur le soja, qui peut produire de l’énergie et de la protéine. La Malaisie va jusqu’à incorporer dans ses carburants 50 % de biodiesel fabriqué à partir d’huile de palme, ce qui limite sa dépendance énergétique. L’idée est de pouvoir s’adapter rapidement au contexte mondial pour ne pas être exposé de plein fouet à l’explosion des prix des énergies fossiles. En France, avec de la volonté, nous pourrions faire la même chose en équipant de boîtiers flex fuel nos tracteurs et nos camions.»
Et les engrais ?
30 % de l’urée mondiale passe par le détroit d’Ormuz. En France, nos fournisseurs sont l’Égypte, l’Algérie et la Russie. Pour des raisons politiques, nous préférons acheter à l’Égypte qui produit l’urée à partir d’ammoniac et de gaz qu’elle achète principalement à Israël et au Moyen Orient. Comme le prix du gaz a augmenté, l’urée est passée de 506 €/t à 756 €/t et la solution azotée de 361 €/t à 448 €/t. Avec le Moyen Orient, nous commerçons surtout des engrais, pas du grain.
Au final, le prix de l’urée a augmenté de 50 %, celui de la solution azotée de 25 % alors que le maïs n’a pris que 13 % et le blé 2 %. «Nous payons la solution azotée 2,27 fois plus cher que le blé, c’est intenable !», s’exclame Athur Portier. Il plaide pour la construction d’une filière de production d’engrais en Europe, qui pourrait se faire grâce à l’énergie nucléaire, décarbonée. «Nous assurerions ainsi notre souveraineté alimentaire et énergétique.»
Face aux prix des engrais, comment s’adapter ? Pour cette campagne, une enquête menée par Argus média auprès d’agriculteurs montre qu’ils sont globalement couverts pour cette campagne. Mais pour 2027 ? Sans doute y aura-t-il plus de tournesol dans les assolements, moins gourmands en intrants (voir encadré ci-contre).
Nos ventes de blé
En France, une tonne de blé produite sur deux est exportée. L’Algérie, notre traditionnel client, ne nous achète plus rien depuis qu’Emmanuel Macron a reconnu le Sahara occidental comme appartenant au Maroc. L’Algérie importe dorénavant des blés russes.
Quant au Maroc, qui avait remplacé l’Algérie dans nos débouchés, il achètera moins car sa production a été bonne en 2025. «En France, nous n’avons aucun avantage comparatif à produire du blé. On trouve la même qualité ailleurs, et pour moins cher !», constate Arthur Portier.
C’est le cas du blé russe. La Russie s’est donnée les moyens de ses ambitions et sa production est passée de 50 millions de tonnes à 80 millions. Le changement climatique l’a aidée car les gelées printanières sont moins nombreuses et moins fortes. Avant, on semait surtout du blé de printemps mais la Russie a développé des variétés de blés d’hiver (on a décidé de ne plus vendre aux Russes des semences françaises) adaptées.
Résultat : des rendements en blé d’hiver à 40 q/ha contre 20 pour celui de printemps. La Russie est ainsi passée de pays importateur net en 2000 à premier pays exportateur mondial en 2025 ! Le seul avantage comparatif se situe au niveau de la logistique, compliquée en Russie et beaucoup moins performante que la nôtre.
L’Ukraine à la porte de l’UE
Au premier abord, l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne peut faire peur. Avec 20 % de son territoire occupé par la Russie, elle produit quand même 80 millions de tonnes de blé et est un concurrent direct pour le blé et l’orge. «Même si nous comprenons les raisons politiques de cette décision, peut-être pourrions-nous voir les choses différemment et nous demander ce que l’Ukraine peut apporter à l’Europe. D’abord, le port d’Odessa et puis l’Ukraine importe du soja et du maïs, elle pourrait devenir notre client. Avec l’Ukraine, nous avons peut-être l’opportunité de faire de l’Europe une grande puissance agricole en repensant les choses», veut croire Arthur Portier.
Car si l’Ukraine ne se rapproche pas de l’Europe, vers qui se tournera-t-elle ? La Chine ? les Brics ? les USA ? «Nous n’aurions rien à y gagner !»
Arthur Portier se veut optimiste et c’est un message qu’il essaie de faire passer à tous ses interlocuteurs, décideurs politiques surtout. D’abord, le monde continue d’avoir faim : en 2000, les échanges mondiaux concernaient 100 millions de tonnes. En 2025, c’est 200 millions de tonnes et cela ne va sans doute pas s’arrêter. Et puis les zones de production agricole possibles dans le monde sont limitées et l’Europe a la chance d’en être, elle a une réelle carte à jouer.
Encore faut-il ne pas trop se triturer les méninges et avoir de l’ambition et du courage politique ! Et ça, il semble que cela soit la valeur la moins bien partagée.
Quelques idées à court terme
Arthur Portier a répondu aux questions des adhérents et livré ses impressions, même s’il subit la crise comme tous ses collègues et s’interroge sur ce qu’il doit faire sur son exploitation.
Il ne pense pas que le marché du blé reprenne des couleurs avant le mois de septembre.
Changer l’assolement ? oui, cela peut être une idée. Faire du tournesol, peu gourmand en intrants, même si les rendements sont vairables d’une année à l’autre. Faire moins de blé peut aussi permettre de réosudre des problèmes de désherbage de graminées. Le coleza reste encore une culture rentable.
Quant ayu rpix des engris, il restera haut rant que le conflit au Moyen Orient durera. Même si des usine sont été touchées par les bombardements, il en faudra qu’un mois pour les remettre en route et, à l’issue de la guerre, cela repartira en quelques mois.
Arthur Porier conseille de se pencher sur l’efficience de l’azote épandu. Il y beaucoup de pertes par volatilité et voilà un point sur lequel des progrès techniques sont tout à fait possibles.
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