L'Oise Agricole 21 mai 2026 a 07h00 | Par Christophe Soulard

Ce que fait craindre le blocage d’Ormuz au secteur agroalimentaire mondial

Depuis le 28 février dernier, le blocage du détroit d’Ormuz par les Gardiens de la Révolution, en réponse au conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, fait peser une menace sans précédent sur l’agriculture mondiale. Après trois mois d’un conflit que le président des États-Unis entend poursuivre, les conséquences pourraient être importantes pour l’économie agricole alimentaire mondiale. Explications.

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- © V. Marmuse

Le détroit d’Ormuz est un corridor de moins de 100 km traditionnellement associé aux flux pétroliers. On oublie qu’il constitue également un pivot central de la chaîne agroalimentaire. Près de 35 % des exportations mondiales d'urée, l'engrais azoté le plus utilisé, transitent par ce passage stratégique, faisant de cette substance un véritable tendon d’Achille de la sécurité alimentaire. Aujourd'hui, 40 % de l'apport calorique mondial repose sur des cultures de base comme le blé, le riz et le maïs, qui absorbent à elles seules 45 % de l'azote utilisé dans le monde. Un blocage, même partiel, de ce flux constitue une menace directe pour les rendements et l'équilibre alimentaire, particulièrement pour les pays les plus vulnérables. Contrairement au choc de la guerre en Ukraine en 2022, qui avait immédiatement impacté l'offre de grains, la crise d'Ormuz déclenche un choc sur les intrants dont les effets sont différés. Pour un agriculteur de la plaine du Gange ou du delta du Nil, une impasse de fertilisation ce printemps signifie une récolte compromise à l'automne, ouvrant la voie à de potentiels troubles sociopolitiques.


Fracture de la chaîne agroalimentaire mondiale
Les conséquences économiques sont déjà palpables : le cours du Brent a atteint ses sommets de 2022, alourdissant les coûts de production (126 dollars américains le baril le 30 avril). Selon l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le revenu réel des producteurs de céréales pourrait chuter de 5 % à l'échelle mondiale en raison de la compression des marges liée au prix des engrais. L'exemple du Brésil est emblématique : son agriculture, ultra-dépendante des importations d'engrais du Golfe, voit ses revenus céréaliers menacés d'un recul de 7,3 %. De plus, la hausse durable des prix du pétrole pourrait inciter à réorienter des cultures comme le maïs ou le colza) vers la production de biocarburants, accentuant la précarité alimentaire. Dans les scénarios les plus sombres décrits notamment dans une récente note du think-tank Agriculture Stratégies, cette «boucle biocarburants» et le manque d'azote pourraient provoquer des famines en Afrique de l'Ouest et de l'Est.


Vers une «écologie de guerre» ?
Ce think-tank identifie d’ailleurs deux trajectoires possibles : un conflit maîtrisé avec des «corridors diplomatiques» pour les engrais, ou une escalade menant à une rupture systémique. Dans le second cas, l’ensemble de la chaîne agricole et alimentaire entrerait dans une «écologie de guerre», où l'accès aux calories dépendrait alors directement de la sécurisation des flux énergétiques. Ce climat d'insécurité permanente favoriserait une fragmentation logistique mondiale, avec une navigation à deux vitesses entre les alliés des États-Unis et un bloc asiatique mené par la Chine et l'Inde. Pour l’Europe, cette crise souligne déjà l'urgence de repenser la Politique agricole commune (Pac). La constitution de stocks stratégiques d'engrais et une relocalisation de la production d'ammoniac deviennent des impératifs de souveraineté pour réduire la vulnérabilité des exploitations face à ces chocs géopolitiques volatils. Il reste à faire accepter aux politiques le déploiement d’une telle stratégie.

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