L’agriculture, une puissance à cultiver dans un monde qui ne nous attend pas
Lors du colloque «Résilience et performance des systèmes agricoles» organisé par Timac Agro France à Beauvais le 16 avril, Arthur Portier, analyste chez Argus Media – Agritel, a dressé un état des lieux des marchés agricoles mondiaux. Entre tensions géopolitiques et compétition internationale, il a appelé le secteur à regarder le monde en face.

«Pour comprendre l’agriculture d’aujourd’hui, il faut sortir des silos.» C’est le premier message qu’Arthur Portier a tenu à faire passer. «On ne peut pas s’intéresser seulement au marché des grains. Il faut regarder l’ensemble des marchés agricoles.» L’analyste d’Agritel a rappelé que les prix des matières premières agricoles sont désormais intimement liés aux prix de l’énergie, aux décisions géopolitiques, aux fluctuations monétaires et à la financiarisation des marchés. Un exemple suffit à l’illustrer : en 2008, ce n’est pas une mauvaise récolte mais la crise des subprimes qui a fait perdre 150 euros la tonne sur les céréales en quelques semaines.
La corrélation entre prix du gaz et prix des grains n’est pas anecdotique. Elle s’explique par le fait que le gaz est le principal intrant pour produire les engrais azotés. Quand le gaz monte, les coûts de production augmentent, les agriculteurs révisent leurs assolements, et les équilibres offre-demande se déplacent. De même, la relation entre pétrole et blé tient à la logique de spécialisation internationale : les pays pétroliers exportent leur or noir, récupèrent des dollars et achètent du blé. «Plus le pétrole est élevé dans le temps, plus on peut déplafonner les prix du blé», a expliqué Arthur Portier.
Parité euro-dollar : ennemi invisible des exploitations
Parmi les facteurs qui pèsent cette année sur les revenus agricoles, Arthur Portier a mis en avant un indicateur que beaucoup d’agriculteurs jugent lointain : la parité euro-dollar. À tort. «Quand vous produisez du blé, une tonne sur deux est exportée. Nos prix sur la scène internationale sont donc extrêmement importants.» Or, le glissement de la parité observé depuis janvier, passant de 1,20 à 1,16, a mécaniquement fait perdre 20 euros la tonne sur les prix du blé en euros, alors même que les conditions climatiques ou agronomiques n’étaient en rien responsables. «Ça peut être frustrant de se dire que, malgré des rendements corrects, après avoir pris soin de son exploitation, on subit pourtant ce qui se passe sur la scène internationale.»
Cette année, la barre des 800 millions de tonnes de blé a été franchie pour la première fois dans l’histoire. Plus significatif encore : les huit principaux exportateurs mondiaux ont réalisé des rendements historiques, à 38 quintaux en moyenne. Une situation qui, par définition, pèse sur les cours. Mais Arthur Portier a tenu à en retourner la lecture : «Nous sommes aujourd’hui huit pays sur la scène internationale à pouvoir principalement exporter. Quelle chance nous avons, en Europe et principalement en France, de pouvoir produire pour nous mais aussi assurer une partie de la sécurité alimentaire mondiale.»
Reste que les grandes puissances agricoles déploient des stratégies pour renforcer leur position sur les marchés mondiaux, pendant que la France, elle, semble hésiter.
Les États-Unis ont opté pour la science. En adoptant les OGM dans les années 1990, ils ont non seulement augmenté leurs rendements sur le maïs jusqu’à 113 quintaux en moyenne nationale, mais surtout réduit la volatilité de leurs récoltes face aux aléas climatiques. «Le vrai intérêt de l’OGM, c’est de ne pas subir un choc climatique extrême.» Résultat : les Américains, qui représentaient 17 % de la production mondiale de blé dans les années 1980, n’en représentent plus que 7 %, ayant délibérément basculé vers le maïs, une culture bien plus rentable grâce notamment à l’éthanol.
Le Brésil a lui transformé le choc pétrolier des années 1970 en tremplin. Partis de la canne à sucre pour l’éthanol, les Brésiliens sont devenus leaders mondiaux du sucre, puis du maïs pour l’énergie. «Il y a dix ans, ils consommaient 1 million de tonnes de maïs dans leur industrie d’éthanol. Aujourd’hui, ils sont à 27 millions de tonnes, bientôt 30.» Deux fois la production française, en une décennie. La Chine, de son côté, a joué la carte des subventions massives pour doubler ses surfaces en maïs, puis celle des OGM pour en faire exploser les rendements, espérant atteindre l’autosuffisance d’ici 2030. L’Indonésie et la Malaisie misent quant à elles sur le biodiesel à base d’huile de palme, en portant leur taux de mélange à des niveaux inédits.
La France, quant à elle, frappe par sa vulnérabilité : en juillet 2024, la reconnaissance par le Président de la République du Sahara occidental comme territoire marocain a entrainé une rupture commerciale immédiate avec l’Algérie. «À ce moment là, vous avez perdu entre 20 et 25 euros la tonne sur le prix du blé.» L’Algérie représentait pourtant jusqu’à 50 % des exportations françaises de blé tendre. «Les meuniers algériens écrasaient plus de blé français que les meuniers français.» C’est la Russie qui s’est engouffrée dans ce vide, renforçant au passage son influence diplomatique en Afrique du Nord et sur la scène internationale.
La Russie, justement, était encore en 2001 importatrice nette de blé. Aujourd’hui, elle est de loin le premier exportateur mondial, avec plus de 90 millions de tonnes produites. «En dix ans, la Russie a augmenté sa production de blé de l’équivalent de la production française». Cette montée en puissance s’explique notamment par le basculement progressif du blé de printemps vers le blé d’hiver, bien plus productif, rendu possible par le réchauffement climatique qui a réduit les risques de gelées tardives.
Sur le plan logistique, la France dispose pourtant d’un avantage structurel : acheminer une tonne de blé jusqu’au port de Rouen et la charger sur un bateau coûte environ 20 euros. En Russie, le simple transport intérieur peut atteindre 60 euros, auxquels s’ajoutent des coûts de transbordement liés à la faible profondeur de la mer d’Azov, qui oblige à des chargements en deux temps. «Au départ de la ferme, nous Français sommes clairement à l’ouest. Mais à l’arrivée à destination par la logistique, on parvient tout de même à s’en sortir. La logistique française est un atout compétitif réel, qu’il serait dangereux de négliger.»
Autre leçon russe, moins rassurante celle-là : la construction du pont de Crimée après 2014 a été dimensionnée délibérément trop bas pour empêcher les porte-grains ukrainiens de passer. Une décision stratégique qui illustre la brutalité des ambitions géopolitiques derrière les marchés agricoles. «Ils ont réfléchi sur le long terme. Leur but, c’est d’être les plus forts possible sur la scène internationale.»
L’équation ukrainienne
Avec prudence, Arthur Portier a voulu reposer les termes d’une possible intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne. La production ukrainienne de soja a été multipliée par sept en quelques années, elle dispose de terres parmi les plus fertiles du monde et, malgré la guerre, parvient à maintenir une production de 80 millions de tonnes de céréales et oléagineux. «L’agriculture représente 15 % du PIB ukrainien. Pour résister économiquement à l’invasion, le gouvernement a dès le début exempté les travailleurs agricoles de mobilisation.»
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Ukraine entrera dans l’UE, mais ce qu’il adviendrait si elle ne le faisait pas. «Demain, l’Ukraine peut très bien devenir le jardin de la Chine, le 51e État américain ou rejoindre les BRICS.» Dans ce dernier cas, les grandes puissances concurrentes contrôleraient 63 % de la production mondiale de colza. «Qu’est-ce qui est le pire : qu’ils rentrent avec nous et nous déstabilisent un peu, ou qu’ils aillent ailleurs ?»
Lever les freins
Alors que le commerce mondial de blé est passé de 90 à 230 millions de tonnes depuis 2000, et la croissance démographique se concentre dans des zones géographiques incapables de produire elles-mêmes leur alimentation. «On aura toujours besoin de la filière agricole, parce que le besoin est croissant.» Mais pour saisir cette opportunité, il faut, selon l’expert, agir. «Levons les freins à l’innovation. Cultivons nos forces : la logistique, nos hommes et nos femmes, la recherche, nos industries encore présentes sur le territoire. Et surtout, ne soyons pas naïfs sur les ambitions de nos concurrents.»
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