L'Oise Agricole 22 janvier 2026 a 08h00 | Par Pierre Poulain

Le sol, pilier de la souveraineté et de la résilience

Le 5 février prochain, la coopérative Agora donne rendez-vous à ses adhérents pour une nouvelle édition de son Agroforum. L’un des moments forts de cette journée sera l’intervention de Francis Bucaille, agriculteur, co-fondateur de la société Gaïago et auteur de l’ouvrage de référence Revitaliser les sols. Sa thèse est claire : pour bâtir des exploitations capables de résister aux chocs de demain, il faut cesser de voir le sol comme un simple support de culture pour le considérer comme un capital vivant à régénérer.

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Francis Bucaille, agriculteur et co-fondateur de la société Gaïago.
Francis Bucaille, agriculteur et co-fondateur de la société Gaïago. - © Agora

Vous parlez de bâtir des systèmes robustes. Comment définissez-vous techniquement la robustesse d'une exploitation agricole ?
La recherche de performance a été le moteur de toutes les évolutions industrielles et agricoles. Elle est basée sur l’élimination du superflu. Cela se traduit en agriculture par la spécialisation et la production maximale dans un contexte donné. Mais bien souvent, cela signifie aussi la suppression ou la négligence de toutes les composantes perçues comme périphériques et non immédiatement rentables : biodiversité microbienne, taux d’humus, microfaune, diversité génétique des espèces cultivées… Cette spécialisation porte en elle, certes la performance, mais aussi une extrême fragilité dès que l’une des composantes de l’environnement évolue ou mute. La robustesse est la caractéristique d’un agrosystème qui porte en lui la capacité à assurer ses grandes fonctions écosystémiques et à maintenir sa productivité même lors de la survenue d’évolutions brutales : pluviométrie, températures, sécheresse. Cette capacité suppose qu’il y ait des marges de manœuvre : des stocks tampon (humus, par exemple), des doublons (c’est-à-dire une biodiversité au niveau de la faune, la microbiologie) capables de prendre la relève dans des conditions changeantes. Ces doublons biotiques, passifs en conditions antérieures, n’auraient pu s’exprimer sans ce changement qui les positionne alors dans une niche qui leur est favorable. Leur préservation a longtemps été perçue comme un investissement en efforts et en argent non rentable car ils n’ont pas d’utilité immédiate.

Pourquoi préférez-vous la robustesse à la résilience ?
En termes mécaniques, la résilience désigne la capacité d'un matériau à reprendre sa forme initiale après déformation. Cela signifie que le système soufre (se déforme) puis revient à un stade antérieur. Le système résilient ne prépare pas l’avenir et n’est utile que pour faire face à un accident passager. Aussi, nous préférons louer la capacité d'adaptation d’un système robuste car dans le contexte actuel, nous ne reviendrons plus aux situations antérieures. Le réchauffement climatique à l’échelle humaine est en marche pour longtemps. Un système robuste porte en lui les ressources qui vont lui permettre de s’adapter grâce à des fonctionnalités marginales aujourd’hui, mais qui seront vitales demain. Ce sont ces composantes de la robustesse qui nous permettent de rester optimistes face à l’ampleur et à la nature des évolutions largement imprévisibles, mais irréversibles qui nous attendent. 
La robustesse de l’exploitation agricole dans son ensemble devra aussi s’appuyer sur une stratégie financière, commerciale, d’investissement en matériels, d’assolement, qui laisse suffisamment de marges de manœuvre et de polyvalence pour s’adapter à différents scenarii : et si ?

Comment la revitalisation du sol permet-elle concrètement de réduire la dépendance aux intrants de synthèse (fongicides, insecticides) ?
Le raisonnement global est le suivant : si un sol fonctionne bien (porosité, aération, équilibre minéral, mycorhizes, biodiversité microbienne...), les enracinements sont optimaux et les plantes bénéficient alors des catalyseurs minéraux (oligo-éléments principalement) et de toutes les molécules bioactives fournies par la microbiologie d'un sol revitalisé.  Dans ces conditions, les cultures assurent tout ou partie de leur protection grâce à la transformation rapide des nitrates en protéines (protéosynthèse) et à la production efficace de métabolites secondaires (tanins, polyphenols, huiles essentielles, etc.). Ces molécules très élaborées sont la base même du système de défense des plantes. Même la pression des adventices est en relation avec la vitalité d'un sol. Dès lors que les conditions du sol se dégradent : minéraux, structure, humidité, certaines adventices expriment alors leurs propres avantages concurrentiels. La plante cultivée, moins compétitive pour l’accès aux ressources, se laisse déborder et les désherbages chimiques sont plus compliqués. Je reviendrai plus en détail sur ces points lors  de l'Agroforum du 5 février.

Quels sont les signes cliniques qu'un agriculteur peut observer lui-même pour savoir si son système s'essouffle ?
Les premiers signes qu’un agriculteur peut détecter dans ses champs sont l’expression visuelle, physique et biologique des dysfonctionnements. Ces derniers apparaissent quand des services écosystémiques ne sont plus rendus par ces acteurs souvent encore inconnus, trop longtemps ignorés et donc affaiblis : bactéries, champignons, macrofaune… Cela se traduit par des signes comme des maladies nouvelles, des sols qui ressuient moins vite, des travaux du sol qui nécessitent plus de puissance, des insectes coriaces, des maladies plus fréquentes et plus difficiles à contrôler, des problèmes de conservation (pommes de terre, légumes…).

En tant que fondateur de la société Gaïago, vous insistez sur l'activation de la microbiologie. Pourquoi le rééquilibrage entre les populations fongiques et bactériennes est-il le verrou principal pour débloquer la fertilité d'un sol ?
S’il y a une constante que l’on retrouve dans 100 % des sols du monde (polaires, déserts, tropiques, zones tempérées etc.), ce sont les bactéries et les champignons et leurs inter-relations ! Nos pratiques agricoles ont amplement défavorisé les champignons : travail du sol énergique, fongicides, certains engrais minéraux (azote), les engrais verts (dont la richesse en sucres et la pauvreté en lignine favorisent les bactéries au détriment des champignons). Ils ont pourtant un impact décisif sur la fertilité des sols. Décrivons en deux, essentielles, parmi d’autres : 1) la contruction d’humus : les champignons sont 4 fois plus efficaces que les bactéries pour contruire de l’humus stable à partir d’une même biomasse ; 2) La stabilité structurale et la porosité : les champignons libèrent des molécules de stabilisation de la structure (glomaline par ex.) et à travers leurs hyphes qui passent d’un diamètre de 4 µm quand ils sont jeunes, à 8-10 µm à maturité, ils sont capables de réduire des compactions sévères. Ils le font comme le fait une tige de lierre qui, lors de sa croissance, explose un mur.

Quel message adressez-vous à l'agriculteur qui doit faire face à des pressions de trésorerie immédiates et qui hésite à investir dans ces solutions de transition ?
Voici ce que je lui dis. Iest des factures qu’il serait suicidaire de ne pas honorer : fermage, MSA, traites bancaires, semences, azote, études de votre fille. C’est l’urgence du moment. Ceci étant posé, ne pas préparer l’avenir, c’est se condamner à ne plus en avoir. A) Même si c’est sur une surface minuscule (1 ha ?), il faut réaliser cet investissement dans les biosolutions dès aujourd’hui pour vous convaincre vous-même que cela fait sens économiquement. B) En quoi cela fait-il sens économiquement ? Parce que vous allez être plus solide demain grâce aux gains suivants : travail du sol plus facile (coûts machinisme et carburant inférieurs), fenêtre d’intervention plus large dans les champs, récolte en meilleures conditions, meilleure efficacité de l’azote apporté (baisse des charges de fertilisation), maîtrise des parasites (moins de fongicides/insecticides/herbicides). Le jour où vous aurez constaté par chiffrage que ces solutions innovantes ne sont pas une charge supplémentaire, mais un transfert profitable de charges d’un poste vers un autre, vous ne vous direz plus : «Jie n’ai pas les moyens d’acheter ces solutions !», mais plutôt : «ai-je les moyens de m’en passer ?». Alors vous investirez dans la vie au lieu de dépenser dans des biocides.

Si les participants à l'Agroforum ne devaient retenir qu'une seule action concrète à mettre en place sur leurs parcelles dès le printemps prochain, laquelle serait-ce ?
L’action la plus concrète à mettre en œuvre ? Faites un diagnostic de vos parcelles ! Labourer ou ne pas labourer, décompacter ou pas, apporter tel ou tel engrais, mettre un couvert végétal ou pas, ça ne se décide pas par dogmatisme, mais par pragmatisme. 
Les outils nécessaires ? une bêche, une analyse de terre et un peu de matière grise. Avec sans doute quelques autres pistes de réflexion et d’interprétation que je dévoilerai lors du prochain Agroforum le 5 février

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