Vermifugation des bovins : traiter moins, mais mieux
Lors de l'assemblée territoriale de l'Oise organisée par le GDS Picardie, le vétérinaire Jérôme Caudrillier, de Ceva Santé Animale, a bousculé quelques idées reçues sur la gestion du parasitisme à l'herbe. Sa conclusion tient en une formule : moins de traitements, mieux ciblés, et avec les bonnes molécules.

«Les résistances aux antiparasitaires ne sont plus un problème lointain. En Australie et en Afrique du Sud, on a parfois dû en venir à l'abattage de troupeaux entiers», rappelle Jérôme Caudrillier, vétérinaire chez Ceva Santé Animale, qui a ouvert son intervention par ce constat sans détour : «Ce qu'on voyait il y a quinze ans en ovin, avec des résistances multiples dans des troupeaux, ça arrive en France. On y est.» Face à une salle d'éleveurs rassemblés à l'occasion de l'assemblée territoriale du GDS dans l’Oise, il a posé les bases d'une gestion raisonnée du parasitisme, articulée autour de trois questions : quand traiter, qui traiter et avec quoi.
Tout animal qui pâture ingère des strongles digestifs. Ces vers ronds, présents du tractus digestif jusqu'au gros intestin, impactent directement la production laitière, la croissance et les défenses immunitaires. Parmi eux, Ostertagia, installé dans la caillette, est le plus préjudiciable chez les bovins. Le cycle est simple : les larves contenues dans les bouses remontent le long des brins d'herbe grâce aux films d'eau, les animaux les ingèrent en broutant, des adultes se forment et pondent des œufs qui recontaminent la parcelle. La pression parasitaire suit la saisonnalité : faible au printemps, elle s'accroît tout l'été avec le recyclage et culmine à l'automne, quand les températures douces et humides offrent aux larves des conditions idéales. Un seul chiffre pour mesurer l'ampleur du phénomène : un animal peut excréter jusqu'à un million d'œufs d'Ostertagia par jour au pic d'excrétion.
Le TCE, indicateur clé
Le premier outil de défense de l'animal face aux strongles n'est pas chimique, c'est son immunité. Mais celle-ci prend du temps à se construire. «Pour que l'immunité s'installe, il faut que les animaux soient en contact avec des parasites en continu, en petit nombre, et pendant longtemps», explique Jérôme Caudrillier. Ce mécanisme, dit immunité concomitante, n'élimine pas le parasite, mais aboutit à un équilibre : l'animal porte des strongles en faible quantité sans en être pénalisé. Pour y parvenir, l'objectif est d'atteindre au moins huit mois de temps de contact effectif (TCE) avant le premier vêlage. Le TCE se calcule en soustrayant de la durée totale de pâturage les semaines de traitements rémanents et les périodes de sécheresse. Chaque traitement à longue action réduit mécaniquement ce compteur. C'est donc lors des deux premières saisons de pâturage que tout se joue pour une génisse.
L'une des pratiques les plus répandues - vermifuger systématiquement tous les animaux à la mise à l'herbe - est aussi l'une des moins utiles. Les simulateurs de risque parasitaire indiquent qu’un traitement appliqué au lâcher ne modifie pas le profil de risque. «Tuer les parasites quand il n'y en a pas, ça n'a pas beaucoup d'intérêt. Et en plus, ça pénalise la construction de l'immunité», résume le vétérinaire. La modélisation montre en revanche qu'un traitement en cours d'été, juste avant que les performances des animaux ne décrochent, est celui qui réduit le plus significativement la charge parasitaire.
La règle des 80/20
Autre idée forte de l'intervention : tous les bovins ne sont pas égaux face au parasitisme. Dans un lot de génisses, certaines développent une bonne immunité et produisent sans être freinées par les parasites ; d'autres s'immunisent mal et décrochent. «Généralement, 20 % des animaux excrètent 80 % des parasites. Et ces 20 %, ce sont les moches, les animaux en mauvais état général, très infestés». Il ne sert donc à rien de traiter l'ensemble du lot. Mieux vaut cibler les retardataires de croissance, surveiller régulièrement les GMQ - la perte de gain moyen quotidien étant un signal précoce d'infestation - et intervenir dès que ça «décroche». En pratique, en deuxième saison de pâture, entre 40 et 50 % des génisses sont traitées selon ce principe, contre 100 % dans une approche systématique.
Cette logique, baptisée traitement raisonné individualisé (TRI), préserve des populations parasitaires dites «refuges» chez les animaux non traités, ce qui dilue les souches résistantes aux antiparasitaires et ralentit l'apparition de résistances.
Le pour-on : une fausse bonne solution
La forme galénique utilisée pour traiter n'est pas anodine. Le pour-on, appliqué sur le dos de l'animal, présente deux défauts majeurs. D'abord, une mauvaise absorption : une partie du produit se perd dans l'environnement et la dose réellement ingérée par l'animal est difficile à maîtriser. Ensuite, un risque de transfert entre animaux dans le même lot : «Elles se frottent entre elles. L'animal traité ne reçoit pas toute sa dose. Et l'animal non traité en reçoit un peu. Vous sous-dosez les uns, vous exposez les autres. C'est exactement ce qui sélectionne des populations de parasites résistants.» En comparaison, la voie injectable permet de connaître précisément la dose administrée, sans perte, sans transfert. Pour les vaches adultes, une étude conduite en Bretagne et Pays de Loire - réplique d'un essai sud-américain - confirme qu'un traitement injectable systématique au vêlage permettrait de gagner entre 0,8 et 1,6 litre de lait par vache et par lactation.
Réduire le nombre de traitements, cibler les animaux qui en ont réellement besoin, préférer l'injectable au pour-on, éviter les produits à longue action en début de saison : ces pratiques convergent vers un triple bénéfice. Économique d'abord, car on achète moins de produits et on les utilise mieux.
Environnemental ensuite, car chaque flacon non utilisé est une dose d'antiparasitaire en moins dans les bouses et dans le sol, et donc moins d'impact sur la faune bénéfique des prairies.
Sanitaire enfin, car contenir l'émergence des résistances, c'est préserver pour les années à venir l'efficacité des quelques molécules disponibles. «Ce que je veux dire, ce n'est surtout pas d'arrêter tous les antiparasitaires. C'est d'avoir juste le bon traitement, au bon moment, sur le bon animal.»
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