L'Oise Agricole 19 mai 2020 à 09h00 | Par Christophe Ledoux

L’agroforesterie, un levier pour la transition agricole

Aujourd’hui, l’agroforesterie suscite un intérêt grandissant dans le monde agricole. Cette technique répond à certains enjeux de notre société, en particulier celui de la lutte contre le réchauffement climatique. C’est ce qu’explique Marc Dufumier, professeur émérite d’agronomie à AgroParisTech.

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«En agroforesterie, il n’y a pas de modèle, indique Marc Dufumier, l’un des spécialistes les plus reconnus dans le domaine de l’agroécologie. C’est un apprentissage de paysan à paysan et l’accompagnement des initiatives locales.»
«En agroforesterie, il n’y a pas de modèle, indique Marc Dufumier, l’un des spécialistes les plus reconnus dans le domaine de l’agroécologie. C’est un apprentissage de paysan à paysan et l’accompagnement des initiatives locales.» - © T. Nicolas

L’agroforesterie désigne les pratiques, nouvelles ou historiques, associant arbres, cultures et/ou animaux sur une même parcelle agricole, en bordure ou en plein champ. En couplant les cycles végétatifs des arbres et des cultures, la production de biomasse est permanente, d’où le terme «d’intensification écologique». Cette pratique est ancienne et très présente dans les pays tropicaux. En Europe, certains systèmes se sont maintenus : sylvopastoralisme, bocages, cultures intercalaires en vergers fruitiers…

Des enjeux

«L’agroforesterie est une des pratiques agricoles qui s’inspirent de l’agroécologie, explique Marc Dufumier, spécialiste des agrosystèmes à travers le monde. Une pratique pour l’indispensable transition agricole et alimentaire dont le bien-fondé est de répondre à l’enjeu de nourrir correctement et durablement l’humanité tout entière.» L’agroforesterie est aussi une source de matières premières diversifiées pour les industries textiles, de la construction, des biocarburants… «Mais des priorités sont à donner dans l’utilisation de la biomasse», ajoute-t-il. Sur la question des revenus, «je ne crois pas que l’on puisse promouvoir, aujourd’hui en France, les pratiques inspirées de l’agroforesterie si on ne rémunère pas les agriculteurs pour leurs services environnementaux», confie-t-il. L’agronome cite d’autres enjeux comme la qualité de l’eau et de l’environnement, la fertilité des sols, la vraie menace de la surmortalité des insectes pollinisateurs… «En France, on n’est pas loin du seuil où la fécondation des cultures serait très endommagée.» Et de poursuivre : dans notre pays, «on peut s’autoriser à diminuer les rendements à l’hectare si on diminue dans des proportions supérieures le coût de production […] Croire qu’améliorer le rendement, c’est toujours l’accroître est une belle bêtise. Ce qui nous intéresse, c’est le revenu des agriculteurs et l’absence de coûts environnementaux.»

Maximiser la photosynthèse

Alors, l’agroforesterie peut-elle répondre à tous ces enjeux ? Dans un contexte de dérèglement climatique, où l’agriculture est confrontée à des aléas de plus en plus chaotiques, «les pratiques d’agroforesterie sont à même de favoriser la résilience des systèmes agricoles», affirme Marc Dufumier. Elles peuvent aussi contribuer à séquestrer du carbone dans les sols et ainsi réduire les émissions de gaz carbonique et de méthane ainsi que de protoxyde d’azote contenu dans les engrais azotés de synthèse. «L’agriculture moderne de demain doit pouvoir être très économe en énergie fossile, a poursuivi l’agronome. Il faut donc faire un usage intensif des ressources naturelles qui ne coûtent rien, la première étant le soleil.» L’agronome plaide pour une couverture végétale maximale, «un sol jamais à nu afin que la photosynthèse soit maximale».

Peut-on cultiver sous des noyers ? «Oui», répond-il. Il cite la possibilité de produire du blé dur sous des variétés nucicoles à débourrage tardif et dans un verger conçu avec un écartement suffisant pour le passage d’une moissonneuse-batteuse. À noter : l’expérimentation Inrae sur un système blé-noyers à Restinclières (Hérault) a montré qu’une parcelle agroforestière de 100 hectares (ha) pouvait produire autant de biomasse (bois et produits agricoles) qu’une parcelle de 136 ha où arbres et cultures auraient été séparés, soit un gain de 36 %.

Gérer l’ombrage et les concurrences

En agroforesterie, le plus difficile est de gérer l’ombrage afin de ne pas handicaper la photosynthèse des plantes cultivées sous les arbres. D’autres concurrences sont à gérer : l’eau et les éléments minéraux du sol. «Mieux vaut favoriser des arbres à enracinement profond, à même de chercher des éléments minéraux jusque dans la roche mère», souligne Marc Dufumier. Lorsque le feuillage tombe au sol, ces éléments sont ainsi restitués à la couche arable et donc disponibles pour les cultures présentes sous les arbres. «Les arbres jouent un rôle fertilisant, assure-t-il. Mais aussi de brise-vent, de moindre ruissellement des eaux de surface (grâce aux haies), de photosynthèse et donc de stockage de carbone dans les sols et la biomasse (avec l’usage par exemple de bois raméal fragmenté).» L’agronome met également en avant les symbioses avec les champignons mycorhiziens, «capables de débusquer des éléments minéraux, notamment du phosphore, coincés entre les feuilles et l’argile». Cela suppose de ne plus employer de fongicides «et l’ensemble des produits en «cides». Pratiquer l’agroforesterie n’est possible qu’en renonçant à éradiquer les ravageurs et à vivre avec en limitant leurs ravages.» Marc Dufumier plaide pour une «réconciliation entre agriculture de conservation et agriculture biologique», grâce à l’agroforesterie. Il ajoute : «L’agriculture de demain, c’est la diversification, donc la résilience. Il n’y a pas de dogmes, chaque système agroforestier doit être évalué. […] Et il y a des raisons d’être optimistes car il y a des solutions.»

Des projets de recherche : Projet Z, Arbratatouille et plateforme Tab

«Projet Z» de l’Inrae de Gotheron

L’antenne Inrae de Gotheron à Saint-Marcel-lès-Valence est venue présenter son projet de recherche «verger zéro phyto». Conçu de manière circulaire pour limiter l’arrivée des bioagresseurs, le verger expérimental de 1,6 ha comprend plusieurs cercles ayant chacun un rôle spécifique (brise-vent, barrière à certains ravageurs, alternance de variétés fruitières à pépins et à noyau...). Ce dispositif d’aménagement agroécologique est destiné à voir, sur une longue durée, comment un écosystème peut s’équilibrer en limitant au maximum les intrants.

«Arbratatouille» d’Agroof

La Scop Agroof expérimente l’agroforesterie maraîchère en bio. Débuté en 2014, le projet repose sur une collaboration active entre agriculteurs et chercheurs. Sur le site d’expérimentation de Roumassouze (Gard), est étudié l’impact sur la production de tomates de quatre modalités d’ombrage : arbres élagués (75 à 80 % d’ombrage), arbres émondés (60 à 67 %), arbres taillés en têtard (30 à 60%) et absence d’ombrage (témoin). Les premiers résultats montrent que la modalité «têtard» fournirait le meilleur compromis.

«La plateforme Tab» de la Chambre d’agriculture

D’une surface de 20 ha, la plateforme des techniques alternatives et bio (Tab) est un site d’expérimentation multi-partenarial et multi-filières situé à Étoile-sur-Rhône (Drôme). Sont testées des approches systèmes en faisant jouer plusieurs paramètres (conception globale du système, rotation, choix variétaux, aménagements agroécologiques). Le but est d’arriver à des systèmes adaptés et dont les enseignements soient transposables chez les agriculteurs. Un système inspiré de l’agroforesterie est en place depuis 2013 sur trois hectares conduits en bio avec des grandes cultures et des pêchers.

Note : Plus d’infos en suivant ces liens : https://bit.ly/2wPwGGL et https://bit.ly/2w1Sfna

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