Laisser respirer son sol : condition pour bâtir une relation fertile
Lors du 16e Agroforum organisé par la coopérative Agora, Lionel Mesnage, spécialiste reconnu des sols, a rappelé une vérité trop souvent oubliée : la performance d’un système de culture dépend avant tout de la «respiration» du sol.

Lors de la 16e édition de l’Agroforum organisée par la coopérative Agora, Lionel Mesnage, conseiller privé en agronomie, a placé la physique du sol au sommet des priorités culturales. Il a invité les professionnels à porter un regard neuf sur un phénomène souvent sous-estimé : la respiration des sols. Cette fonction vitale, complexe à quantifier car multifactorielle, repose sur un équilibre fragile entre la biomasse microbienne hétérotrophique et l’activité autotrophique des racines et de la rhizosphère. Le spécialiste rappelle avec insistance «qu’un sol n’est jamais actif à 100 % ; il fluctue entre des phases de dormance, de nécromasse et d’activité intense selon la disponibilité des substrats et les conditions climatiques.» En période de froid ou de sécheresse extrême, le sol se met littéralement en veille, réduisant son activité biologique pour se sauvegarder.
La compaction agit comme un véritable garrot sur ce métabolisme. Dès que la porosité s’effondre et que le niveau d’air descend significativement, souvent sous le seuil critique de 25 % de volume dans le sol, l’oxygène devient le facteur limitant. Pourtant, l’oxygène est le deuxième composant majeur des plantes, représentant 45 % de leur matière sèche. Une mauvaise aération n’impacte pas seulement la survie des micro-organismes, elle modifie radicalement la concentration et la disponibilité des éléments nutritifs dans l’eau des pores du sol. Lionel Mesnage souligne que cette dégradation physique entraîne des «effets en cascade» : «une structure colmatée perturbe le cycle de l’eau, favorise l’érosion et finit par briser la dynamique de la biodiversité souterraine.»
Le système racinaire, loin d’être un simple conduit, est le moteur principal du stockage de carbone. L’expert précise que sur l’ensemble du carbone fixé par photosynthèse, environ 60 % est préservé dans les racines, tandis que 10 à 20 % est converti en carbone organique stable grâce à la rhizodéposition. «La racine, ça ne sert pas simplement à absorber du NPK et de l’eau. Elle déclenche des synthèses microbiennes et assure la pérennité de la matière organique. Cependant, si le développement racinaire est entravé par une densité apparente trop élevée, cette source de carbone s’épuise, compromettant la résilience à long terme de l’exploitation.»
L’un des points les plus critiques abordés concerne la nutrition minérale fine : «Le phosphore, extrêmement peu mobile, ne peut être capté par la plante que s’il se trouve à une distance de 2 à 4 mm de la racine. En présence de compaction, les racines s’épaississent et peinent à coloniser le volume de sol nécessaire, créant des carences induites, même en présence de stocks d’engrais suffisants.» Ce blocage est accentué par l’accumulation d’éthylène dans les sols compactés, un gaz qui, faute de pouvoir se diffuser, finit par inhiber la croissance de la plante. Face à ce constat, l’expert martèle qu’ «un sol n’est pas une autoroute» et qu’il est illusoire de vouloir compenser un défaut de structure par un surcroît de fertilisation, une stratégie jugée inenvisageable dans le contexte économique actuel.
Pour diagnostiquer ces maux invisibles, l’œil humain avoue ses limites. L’intervenant préconise l’usage de technologies comme la tomographie 3D, véritable scanner du sol, pour apprécier la connectivité de la microporosité, essentielle aux remontées capillaires de l’eau. Sur le terrain, l’observation de plantes bio-indicatrices comme le radis chinois peut servir de révélateur : s’il pousse vers le haut plutôt que de s’enfoncer, le diagnostic de compaction est immédiat. La vigilance est d’autant plus cruciale que les «sécheresses éclairs» modernes, caractérisées par un dessèchement brutal des premiers horizons, révèlent des résistances mécaniques insoupçonnées qui bloquent net le développement du blé ou du maïs.
La résilience du microbiome à la compaction est limitée et la restructuration naturelle peut s’avérer extrêmement lente, s’étalant parfois sur plus de quatre saisons de croissance, sans jamais retrouver son état initial. Dans un contexte de rentabilité tendue, Lionel Mesnage estime qu’on ne peut pas toujours attendre que la nature répare seule les dégâts des engins lourds. Il préconise de «donner un coup de pouce à la nature» par une micro-fissuration ciblée ou l’utilisation de couverts performants, citant l’avoine noire comme l’une des meilleures options pour la bio-fissuration racinaire. L’enjeu est de taille : redonner au sol sa capacité à respirer pour garantir que chaque unité d’azote ou de phosphore investie soit réellement valorisée par la culture.
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