L'Oise Agricole 06 mai 2026 a 08h00 | Par Christophe Soulard

Revenus agricoles: l'illusion de la moyenne

L’Insee a publié, le 22 avril, une étude sur les inégalités de niveau de vie entre les différents ménages agricoles français. En 2020, leur niveau de vie médian s'établit à 22 700 € par an, une valeur proche de celle des autres actifs. Pourtant, derrière cette moyenne se cachent de profondes disparités territoriales et sectorielles, ainsi qu'une précarité monétaire marquée.

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- © Annick Conté

Si le chiffre global de 22 700 € annuels place les agriculteurs à un niveau quasi équivalent à celui de l’ensemble des ménages actifs (22.800 €), cette similitude statistique masque une réalité complexe. En effet, le monde agricole se caractérise par une hétérogénéité bien plus forte que le reste de la population active. Les ménages agricoles sont surreprésentés aux deux extrémités de l'échelle des revenus : les 10 % les plus aisés affichent des niveaux de vie supérieurs à ceux des autres actifs les plus riches, tandis que 16,3 % des membres de ces ménages vivent sous le seuil de pauvreté monétaire.

Ce taux de pauvreté est supérieur de 3,5 points à celui observé chez l'ensemble des actifs, souligne l’Insee. Selon l’institut, la spécialisation de l’exploitation joue un rôle déterminant dans ces écarts de richesse. Les régions agricoles dédiées aux grandes cultures, à la viticulture ou à l’élevage de granivores (porcs, volailles) affichent des niveaux de vie médians nettement plus élevés que la moyenne des actifs. À l'inverse, dans la majorité des territoires d'élevage d'herbivores, qu'il s'agisse de bovins viande, de bovins lait ou d'ovins-caprins, les ménages présentent des revenus plus modestes. Ces différences sont également géographiques : les niveaux de vie les plus élevés se concentrent dans le Bassin parisien, le long du Rhône et sur la façade méditerranéenne. À l’opposé, la précarité monétaire est particulièrement forte en Corse et dans les territoires d'outre-mer (la Réunion, la Martinique), où plus de 30 % des membres des ménages agricoles vivent sous le seuil de pauvreté.


Une structure de revenus atypique
Le niveau de vie d'un ménage agricole ne repose pas uniquement sur les résultats de la ferme. En moyenne, le revenu agricole proprement dit ne représente que 34,3 % du revenu disponible total. Les ressources sont complétées par des salaires issus d'activités extérieures, des revenus de remplacement ou du patrimoine. La part du patrimoine est d'ailleurs notablement plus élevée chez les agriculteurs (21 %) que chez les autres actifs (8 %), consistant souvent en des revenus fonciers liés aux terres possédées par l’exploitant. Pour les 10 % les plus aisés, cette part patrimoniale grimpe même à 38 % du revenu disponible.
L’Insee souligne que ces données, centrées sur l'année 2020, ne reflètent pas la volatilité annuelle inhérente au secteur. Les revenus agricoles sont extrêmement sensibles aux aléas climatiques et aux chocs géopolitiques mondiaux, comme le montre les derniers développements du conflit au Moyen-Orient. Ainsi, l'Insee souligne que les résultats des exploitations céréalières ont fortement chuté en 2020 à cause de la météo, avant de bondir en 2021 et 2022 à la suite du conflit en Ukraine, illustrant une instabilité bien plus forte que pour le reste des actifs.
Enfin, la pauvreté monétaire doit être mise en perspective avec les conditions de vie réelles. Malgré des ressources financières parfois limitées, les agriculteurs sont beaucoup plus souvent propriétaires de leur logement : 87 % en zone rurale contre 58 % pour la moyenne des actifs. L’autoconsommation de produits de la ferme joue également un rôle protecteur. Ces facteurs expliquent pourquoi, malgré un risque de pauvreté monétaire plus fréquent, les ménages agricoles déclarent globalement moins de restrictions de consommation ou de difficultés de logement que le reste de la population. Néanmoins, les inégalités internes restent criantes : le rapport interdécile (écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres) atteint 4,1 chez les agriculteurs, contre 3,3 pour l'ensemble des ménages actifs.

Quatre agriculteurs sur dix dégagent un résultat inférieur au Smic


À l’occasion d’un événement à l’Assemblée nationale le 28 avril, Max Havelaar a présenté la première édition de son Observatoire de la rémunération agricole équitable, montrant que 43 % des agriculteurs dégagent un résultat courant avant impôt (RCAI) inférieur au Smic. Un indicateur qui, à lui seul, ne suffit pas à traduire fidèlement le niveau de vie des foyers agricoles. Pour rappel, au 1er janvier 2026, le Smic a été fixé à 1 443 € net par mois. L’association s’est basée sur les «micro-données» du Rica (Réseau d’information comptable agricole) pour la période 2015-2024. En moyenne, 14 % des exploitations enregistrent un résultat négatif, selon l’étude. Pour arriver jusqu’au niveau du Smic, il manque «en moyenne 3,3 milliards d’euros par an» (Md€), estime l’Observatoire. Un «déficit structurel» qui s’est récemment aggravé, atteignant 4,7 Md€ en 2023 et en 2024. Pour rappel, les fermes françaises perçoivent chaque année un peu moins de 9 Md€ d’aides européennes (premier et deuxième pilier de la Pac). Dans le détail, seules deux filières «apparaissent globalement plus résilientes» : viticulture (38 % d’exploitants sous le Smic) et grandes cultures industrielles (pommes de terre, betteraves, 34 %). Au niveau géographique, comme attendu, la précarité agricole frappe plus fort dans une grande moitié sud : 57 % d’agriculteurs sous le Smic en Occitanie, 51 % en Corse et Nouvelle-Aquitaine, 47 % en Auvergne-Rhône-Alpes.

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