L'Oise Agricole 04 mai 2019 à 12h00 | Par Sophie Chatenet

Par la Grasse du parfum

Les savoir-faire liés au parfum de Grasse sont entrés au patrimoine culturel immatériel de l'Humanité de l'Unesco fin novembre 2018. Une reconnaissance pour une production qui a bien failli s'évaporer au gré des concurrences multiples.

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Récolte de la rose de mai au Domaine de Manon à Grasse.
Récolte de la rose de mai au Domaine de Manon à Grasse. - © Agence de presse

Pour comprendre comment l'industrie de la parfumerie s'est développée sur le secteur de Grasse, il faut remonter aux origines du parfum, qui d'abord avait une fonction religieuse. Ce sont la myrrhe, l'encens (résine à l'odeur pénétrante), l'iris (dont les racines sentent la violette), le lotus, le lys, le safran (dont les étamines ont un parfum âcre et brûlant), la cannelle ou cinnamome (sorte de laurier originaire de Ceylan), le styrax ou storax (qui signifie arbre ou baume, dont on tire, en incisant une résine), le benjoin et d'autres encore...

Les Hébreux apprennent à les connaître en Égypte. La Bible en parle abondamment, qu'il s'agisse de l'huile pour onction, des aromates, de l'encens... Les Rois mages, Melchior, Gaspard et Balthazar, apportent à Jésus de l'or, de l'encens et de la myrrhe, ces deux derniers étant estimés au même titre que l'or. S'il y a des odeurs de sainteté, il en est de diaboliques. Le Diable sent le soufre. Les parfums traversent ainsi les siècles, tour à tour ou simultanément mystiques, médicaux ou esthétiques. Vers le milieu du XVIe siècle, Catherine de Médicis, qui aimait tant s'entourer de décors étranges et d'un luxe rare, se lassa des parfums exotiques qu'elle faisait venir d'Orient à grands frais. Ayant ouï dire que les bords de la Méditerranée provençale recélaient les fleurs les plus odorantes, elle manda l'un de ses savants, le Florentin Tombarelli, afin que par son art il transforme ces pétales sauvages en essences précieuses. Grasse était à l'époque une ville célèbre pour ses tanneries. Les tanneurs grassois, pour effacer l'odeur du cuir, utilisèrent les essences naturelles de la région.

Capitale mondiale

C'est ainsi qu'une nouvelle corporation naquit : celle des gantiers parfumeurs. L'industrie du gant déclina peu à peu et les tanneurs de Grasse abandonnèrent complètement le gant au profit des parfums, et ce au milieu du XVIIIe siècle. Les fleurs qui faisaient le charme de la région devinrent une source de richesse pour la petite cité bénie des dieux, la seule ville du monde où le mot «usine» évoque la poésie. Aujourd'hui encore, Grasse, par la concentration de puissants établissements industriels de matières premières aromatiques et à son savoir-faire ancestral, demeure la capitale mondiale du parfum. Mieux, fin 2018, sa candidature au patrimoine culturel immatériel de l'Humanité de l'Unesco a reçu un avis favorable. De quoi redynamiser un secteur dont la production a été sérieusement menacée au fil des ans par la concurrence des fleurs cueillies à moindre coût dans le reste du monde et la pression immobilière, qui sévit sur la Côte d'Azur.

De l'orfèvrerie

Sur les 5.000 producteurs de plantes à parfum que comptait la profession dans les années 30, il en reste aujourd'hui une trentaine. Depuis une dizaine d'années, la production recommence toutefois à augmenter. On a récolté à Grasse jusqu'à 1.600 tonnes de rose centifolia et 2.000 tonnes de jasmin grandiflorum en 1939 mais seulement 300 tonnes en 1971.

En 2017, la production de rose a repassé la barre des 80 tonnes pour 49 hectares cultivés et atteint 11,5 tonnes pour le jasmin (5 à 7 hectares cultivés), selon les chiffres du syndicat national des fabricants de produits aromatiques. Le jasmin, cette fleur si odorante qui figure en note de tête du célèbre Chanel n°5, n'est pas cueilli au hasard. D'août à octobre, les délicates fleurs de jasmin sont pincées une à une puis déposées soigneusement par les cueilleurs et cueilleuses dans un panier. Il en faut 8.000 pour un kilo. Les fleurs sont transformées sur place en «concrète» (le premier extrait) puis ultérieurement en «absolue» (le concentré entrant dans le parfum), un litre «d'absolue de jasmin» nécessitant quelque 660 kilos...

Moins de bétons, plus de bourgeons

Les élus de la ville de Grasse ont voté en novembre dernier, un nouveau plan local d'urbanisme (PLU). Il multiplie par cinq les surfaces agricoles, ce qui libère près d'une centaine d'hectares de terrains déjà viabilisés ou promis à une urbanisation. Au total, ces surfaces agricoles passent de 178 hectares à 928 ha, dont 70 d'ores et déjà sanctuarisés pour de la plante à parfum, dans les quartiers de Saint-Marc et Saint-Mathieu abritant des traces d'un passé horticole.

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