L'Oise Agricole 17 juin 2019 à 17h00 | Par David Bessenay

«Sojaland» ou la grande mutation de la pampa argentine

Si l'Argentine demeure le paradis des amateurs de viande rouge, l'élevage bovin recule aujourd'hui au profit des surfaces de soja transgénique bien plus rentables. Les Argentins ont même inventé un mot pour traduire le phénomène : la «sojizacion». Explications au coeur de la pampa fertile, à l'ouest de la capitale Buenos Aires.

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Le cheval reste un outil travail traditionnel dans les immenses exploitations - plusieurs milliers d'hectares - argentines. Mais l'élevage recule aujourd'hui au profit des cultures.
Le cheval reste un outil travail traditionnel dans les immenses exploitations - plusieurs milliers d'hectares - argentines. Mais l'élevage recule aujourd'hui au profit des cultures. - © Agence de presse

L'orage est passé. La terre conserve les stigmates des millimètres d'eau absorbés avec grand peine. Depuis plusieurs semaines, le territoire est soumis à des inondations répétées. À Pergamino, petite cité à deux heures de route de Buenos Aires, devenue capitale mondiale des semences, le quotidien Democracia consacre, dans son supplément agricole mensuel Medio del Campo, un article sur les conséquences de l'intensification des cultures sur l'érosion, exhortant les producteurs à inclure plus de graminées dans la rotation des cultures. Le soja n'est pas cité nommément comme le responsable, ce serait sans doute crime de lèse-majesté dans ce coin de la pampa devenu le paradis des grands semenciers mondiaux.

Pachamama devient tierra-banco

C'est ici, dans les grandes plaines humides, que la terre agricole possède la valeur la plus élevée de tout le pays, entre 10 000 et 15.000 US dollars l'hectare. Le paysage ? Des plaines à perte de vue que viennent à peine contrarier quelques rangées d'eucalyptus et d'immenses panneaux publicitaires à l'effigie de Bayer, Mosanto, Dupont ou Syngenta. Bienvenue à Sojaland. La culture de l'oléagineux accapare aujourd'hui, à titre d'exemple, près de 80 % de la surface agricole utile de la localité de Pergamino. La métamorphose s'est opérée dans les années 90. Les cultures ont grignoté peu à peu l'espace, les pâtures notamment ; le labour a cédé la place au semis direct rendant le sol plus compact et moins filtrant ; l'usage des fertilisants et pesticides a explosé et les sols se sont rapidement dégradés. Le taux de matière organique dans le sol a été divisé par deux en une vingtaine d'années. L'arrivée de la fameuse semence de soja transgénique (RR), résistante au glyphosate a fait croître de matière spectaculaire l'usage de l'herbicide. Il est utilisé à hauteur de 12 litres par hectare, qui plus est, à forte concentration (450 gr/l de matière active). Cette évolution culturale s'est aussi accompagnée d'une forte concentration des terres et de l'agrandissement des exploitations. Entre 1988 et 2002, le tiers des producteurs a disparu.

Recul des pâturages et baisse de la consommation de viande

À l'Inta (Institut technique national agricole), l'équivalent de notre Inra, dont Pergamino accueille le plus grand centre d'essais (470 ha), les ingénieurs agronomes travaillent sur des orientations plus vertueuses : fertilisation modérée, rotation des cultures, diminution des pesticides, utilisation de variétés résistantes, lutte contre l'érosion des sols. Le nouveau gouvernement envisage de faire voter une loi pour inciter fiscalement les producteurs à un usage raisonné des pesticides et à une meilleure rotation des cultures. Mais combien de temps faudra-t-il pour mettre en application ces bonnes pratiques ? On le reconnaît volontiers du côté de l'Institut technique, «les grands producteurs ont une vision court-termisme. La Pachamama (la terre-mère, terre nourricière) est devenue tierra-banco». La traduction n'est pas nécessaire...

Cette reconversion de la pampa affecte directement l'élevage allaitant qui recule vers le nord du pays. Autrefois en total plein air, l'engraissement se termine aujourd'hui dans les feedlots. Les bêtes sont au pâturage jusqu'à 150 kg puis sont nourries aux grains pour atteindre 320 kg. Conséquence, le prix de la viande augmente et les Argentins - par ailleurs soumis à une forte inflation - commencent à la bouder au profit d'autres protéines animales moins coûteuses. Une véritable révolution culturelle !

Ainsi en 2016, la consommation de viande bovine s'élevait à 57,1 kg/hab, une chute de plus de 4 % par rapport à l'année précédente et le plus faible total depuis des lustres.

Parallèlement, la consommation cumulée de poulet et de porc a atteint 64 kg/hab. C'est la première fois, dans l'histoire du pays, que le boeuf se retrouve ainsi dépassé. Un phénomène qui commence à inquiéter le ministère de l'agro-industrie qui s'est fixé comme objectif de maintenir la diète argentine. Heureusement pour les éleveurs, le pays est encore relativement épargné par le lobbying vegan.

 

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