«Pour un Sdage co-construit avec une approche pragmatique»
Alors que les discussions sur les nouveaux schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux 2028-2033 reprennent ou se poursuivent dans les différentes Agences de l’eau, les Chambres d’agriculture France ont fait connaître haut et fort leur opposition à la tournure que prennent les textes, jugés «hors sol» (voir notre édition du 1er mai en page 5), nous avons voulu savoir ce qu’il en est au niveau des deux Agences de l’eau qui interviennent dans l’Oise, surtout celle de Seine-Normandie et un peu celle d’Artois-Picardie pour la frange Nord du département.

«Quelle surprise pour moi quand j’ai découvert le Comité de bassin qui élabore le Sdage. C’est une large assemblée de 185 membres : 74 élus des collectivités, 37 représentants des associations de protection de l’environnement et de la pêche, 37 représentants du monde économique dont 7 agriculteurs, 6 pour les Chambres d’agriculture et un pour l’agriculture biologique, et 37 fonctionnaires des différentes instances de l’État», explique Éric Lartigue, agriculteur à Lataule et représentant de la Chambre d’agriculture de l’Oise qui siège au comité de bassin Seine-Normandie. «Vous imaginez : 7 exploitants agricoles au milieu de 185 membres. Autant vous dire que j’ai vite compris que nous aurions du mal à faire entendre notre point de vue».
Le fonctionnement du Comité de bassin Seine-Normandie se déroule en trois étages : un conseil scientifique qui étudie et présente les dossiers, des commissions où s’engagent des discussions et le comité de bassin lui-même qui se réunit une fois par trimestre. «La vision scientifique dominante est celle de l’agro-écologie, parfois totalement déconnectée du terrain et, comme l’agriculture est peu représentée dans les groupes de travail, il est impossible d’échanger et de montrer la réalité de l’agriculture», se désole Éric Lartigue.
Quelques approches divergentes
Suite à la volonté du Premier ministre de faire un moratoire sur la politique de l’eau et parce que la profession agricole est montée au créneau au niveau national, les choses semblent avoir un peu changé. «Pour la première fois, les 7 agriculteurs du comité de bassin Seine-Normandie vont être invités au Sdage dans lequel siégeait préalablement une seule élue des Chambres d’agriculture et nous nous sommes réunis au préalable pour mettre au point nos arguments et préparer nos propositions», espère le représentant de l’Oise.
Le Sdage Seine-Normandie se déploie autour de quatre orientations majeures : la préservation des sols et des milieux humides, les pollutions diffuses (nitrates, produits phytosanitaires), la gestion quantitative (irrigation notamment) et la protection du littoral. «La règle édictée par l’Agence de l’eau et qui doit s’appliquer à tous les usagers de la ressource est la sobriété, c’est-à-dire la baisse des quantités utilisées, une notion qui se substitue à la précédente qui était la gestion équilibrée au niveau du bassin.» Éric Lartigue cite l’exemple des zones humides qui doivent être préservées : «L’Agence de l’eau veut revenir aux états initiaux et recréer des méandres dans les rivières pour préserver les zones humides, définies juridiquement, contrairement aux milieux humides, concept plus flou. Nous plaidons que pour l’agriculture y perdure, notamment au travers l’exploitation des prairies dont l’intérêt n’est plus à démontrer en cas de crues. Et cette agriculture ne subsistera que si elle est viable. Si des contraintes sont souhaitées par les instances de bassin, il faut en mesurer les impacts économiques et sociaux et aider financièrement les agriculteurs», plaide le représentant de l’Oise.
Quant aux pollutions diffuses, «l’Agence de l’eau veut imposer une agriculture à bas niveaux d’intrants (BNI) ou l’agriculture biologique dans les aires de captage. Pour cela, il faudrait développer des filières pour que les agriculteurs puissent commercialiser les cultures possibles. Nous n’en sommes malheureusement pas là, les BNI étant souvent des cultures de niche avec peu de débouchés. Et puis, au vu des surfaces concernées, plus globalement, quid de notre souveraineté alimentaire ?», analyse l’exploitant qui ne s’oppose pas sur le principe, mais se bat pour l’accompagnement des exploitants dans cette démarche.
Pour ce qui est de la gestion quantitative de la ressource, il faut renforcer l’infiltration par les sols et garder les zones humides. «Avec le changement climatique, force est de constater que nous subissons l’hiver des crues, avec de l’eau qui repart à la mer, alors que l’été, nous manquons d’eau. Pourquoi ne pas imaginer stocker les excès de l’hiver pour en faire des retenues pour prélever l’eau en été ? Voilà le genre de sujet sur lequel nous pourrions co-construire avec les autres représentants pour aboutir à des actions pragmatiques et efficaces qui permettent à la fois la protection de l’eau et de la nature tour en maintenant des activités économiques, dont l’agriculture, dans les territoires concernés», propose Éric Lartigue.
Du pragmatisme
Loin des visions dogmatiques déployées dans des bureaux parisiens, les représentants de l’agriculture aimeraient que la rédaction finale du Sdage Seine-Normandie soit plus ancrée dans les réalités du terrain, que ce soit pour les sujets qui touchent directement leur activité, mais aussi les autres secteurs. «Les agriculteurs sont bien conscients qu’ils doivent fournir des efforts et c’est d’ailleurs ce qu’ils font constamment depuis de nombreuses années en adaptant sans cesse leurs pratiques au regard des évolutions réglementaires. Ils demandent juste un accompagnement à la hauteur des enjeux face aux conséquences du changement du climat, mais veulent avant tout garder une activité économique rentable», conclut Éric Lartigue.
Artois-Picardie : autre agence, autre ambiance
Emmanuel Leveugle, agriculteur en polyculture dans le Nord, représente les Chambre d’agriculture au comité de bassin Artois-Picardie et ses propos corroborent ceux de son collègue de Seine-Normandie : «L’Agence de l’eau est une structure complexe et nous ne sommes que 3 agriculteurs au comité de bassin. Pourtant, l’agriculture occupe 70 % des surfaces du bassin.»
Mais les groupes de travail permettent des échanges qui ont abouti à des actions concrètes. «Nous avons imaginé une action Clim’EauFil qui aide les filières agricoles du bassin Artois-Picardie à définir des stratégies d’adaptation au changement climatique, en conciliant productivité et gestion durable de l’eau. De même, parler de retenues d’eau n’est pas un sujet tabou.»
Le représentant souhaite que le futur Sdage fixe des orientations et des objectifs atteignables. «Sur tous les sujets, si nous voulons être efficaces, il nous faut identifier les problématiques, les prioriser, proportionner les actions à mener et accompagner les agriculteurs.» Emmanuel Leveugle se félicite de la volonté affichée de travailler ensemble, même s’il sait qu’il y a des limites.
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