L'Oise Agricole 06 décembre 2019 à 14h00 | Par I. L.

« Je crains le carbon farming »

Claire Chenu, chercheuse à l’Inra, a reçu le 19 novembre le grand prix de la recherche agronomique dans le cadre des Lauriers de l’Inra, pour ses travaux sur le stockage de carbone dans les sols. Pour cette professeure à groParisTech, il faut éviter les «politiques mono-objectifs, qui pourraient conduire au carbon-farming» et mettre l’accent sur la «protection du carbone existant».

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Claire Chenu, chercheuse à l’Inra.
Claire Chenu, chercheuse à l’Inra. - © I. L.

Comment peut-on aujourd’hui améliorer le stockage de carbone dans les sols ?

Cultures intermédiaires, agroforesterie, plantation de haie, allongement de la durée des prairies dans les rotations,... Nous avons décrit et surtout quantifié ces nombreuses solutions dans une récente étude de l’Inra, pilotée par Sylvain Pellerin et Laure Bamière, et intitulée «4p1000». De manière synthétique, le plus efficace pour le stockage de carbone est d’augmenter la photosynthèse sur les parcelles et la restitution du carbone fixé au sol. Et donc d’avoir une couverture végétale la plus importante et la plus longue possible. Le critère de faisabilité agronomique demeure en revanche essentiel : on ne peut pas, par exemple, recommander l’enherbement des vignes partout en climat méditerranéen. Ni encourager des pratiques qui entraîneraient des émissions accrues de protoxyde d’azote. Mais la priorité, selon moi, est de protéger le carbone existant.

Nos sols perdent-ils du carbone ?

En France, la surface de prairie permanente continue de reculer au profit des grandes cultures, ce qui représente un déstockage conséquent. Nous savons par ailleurs, d’après des statistiques cantonales, que les stocks de carbone des sols cultivés diminuent dans plusieurs régions, en Nord-Pas-de-Calais, dans le piémont pyrénéen, le long de la façade atlantique, ou en Bretagne. S’ils sont préoccupants, les chiffres ne permettent toutefois pas de savoir si ce sont des zones en grandes cultures où les restitutions diminuent, ou s’il s’agit de parcelles de prairies retournées il y a quelques années, et qui sont en train d’atteindre un nouvel équilibre.

Vous avez travaillé sur l’initiative 4 pour 1000. Quel bilan en tirez-vous ?

L’initiative a été un vrai succès. Elle a permis de montrer, lors de la COP21, que l’agriculture pouvait faire partie de la solution. Elle a aussi attiré l’attention des gouvernements, des entreprises et, depuis, nous sommes régulièrement sollicités. Si le titre a marché, comme un slogan, il a cependant l’inconvénient de présenter le chiffre comme un objectif normatif. L’objectif réel reste de préserver l’existant, et d’augmenter dès que possible la teneur en carbone des sols.

Il faut maintenant que nous arrivions à favoriser l’implémentation du 4/1000 dans la pratique, par exemple en faisant de la préservation de la matière organique des sols un critère de financement chez des bailleurs qui interviennent sur le développement agricole.

Le rapport du Giec paru cet été, a-t-il changé la donne sur le lien entre sol et climat ?

Ce qui est remarquable, c’est que ce rapport a mis sur le même plan un certain nombre de défis: la préservation du climat, la dégradation des terres, la désertification, et la sécurité alimentaire. Se préoccuper de sécurité alimentaire correspond aux missions du Giec, mais on a franchi un cap vis-à-vis de l’opinion et des politiques.

Le premier label bas carbone a été lancé récemment dans le secteur de l’élevage. Peut-on en attendre un bientôt dans le secteur des grandes cultures ?

Probablement. Nous sommes sollicités par un certain nombre d’entreprises de l’agroalimentaire qui s’y intéressent, et notamment celles qui contractualisent avec les agriculteurs. Je crains cependant les politiques mono-objectifs, qui pourraient conduire au «carbon-farming». Dans l’initiative 4/1000, les premiers critères des projets sont d’ordre social. Le stockage de carbone dans les sols ne doit pas se faire au détriment de l’agriculture familiale et de la sécurité alimentaire.

Quelles seraient les mesures politiques qui permettraient, selon vous, une meilleure gestion des sols à l’échelle française ?

Dans les plans locaux d’urbanisme, la qualité des sols n’est pas prise en compte. Or, les sols ne sont pas tous capables de rendre les mêmes services. Comment, et sur quels sols doit-on alors urbaniser? Les solutions à ce problème viendront en réunissant les urbanistes, les aménageurs, et les personnes qui travaillent sur les sols agricoles. Je préside le comité scientifique et technique de Rnest, le réseau national d’expertise sur les sols, et nous avons été sollicités sur le sujet par les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, pour apporter des éléments sur l’artificialisation.

Quels sont les prochains défis de la recherche sur le lien entre sol et climat ?

Pour moi, la frontière de la connaissance se situe au niveau des racines. Nous savons que le rendement en humus est plus grand à partir du carbone qui entre dans le sol par les racines. Combien de carbone entre par ce moyen ? Qu’est-ce qui modifie ces dépôts racinaires dans le sol ? Pourquoi ce carbone est-il plus stable? Ces résultats permettraient de faire de la sélection, par exemple sur l’architecture racinaire, pour aboutir à des variétés possédant une plus grande capacité de stockage et mieux adaptés à des sécheresses plus fréquentes.

CV express*

Titulaire d’une maîtrise de sciences naturelles Paris VI et maîtrise de géologie Paris VI, celle qui est aujourd’hui enseignante chercheure à AgroParisTech est également agrégée de sciences naturelles, option sciences de la terre, titulaire d’un DEA de pédologie et aménagement des sols de l’université Paris VII, et est aussi docteur en géologie appliquée (Paris VII).

Elle a été nommée ambassadrice de l’année mondiale des sols. Elle est aujourd’hui très investie dans l’animation de recherches finalisées, au sein du conseil scientifique du programme Gessol du MEDDE. L’enjeu y est de promouvoir, animer, orienter des recherches sur les sols en appui aux politiques publiques. Elle mesure la nécessité d’associer des disciplines diverses («biotechniques» aussi bien que sciences humaines) et le besoin de réunir et de faire dialoguer les différents acteurs et gestionnaires de l’objet sol.

* Académie d’agriculture de France

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