L'Oise Agricole 13 octobre 2020 à 11h00 | Par Pierrick Bourgault

Le numérique pollue aussi

Les nuisances des nouveaux outils de la «transition numérique» sont ignorées dans les objectifs climatiques. C’est une très sérieuse étude du Sénat qui l’affirme, avec 25 propositions pour limiter consommation énergétique, gaz à effet de serre, pollution de l’eau et des sols.

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Rungis. Produire, transporter et conserver les nourritures consomment une énergie que l’on sait mesurer. Invisible mais bien réel, le coût du virtuel et du numérique s’y ajoute désormais.
Rungis. Produire, transporter et conserver les nourritures consomment une énergie que l’on sait mesurer. Invisible mais bien réel, le coût du virtuel et du numérique s’y ajoute désormais. - © Agence de presse

Un tracteur, un camion pétaradant de fumée noire symbolisent la pollution et le réchauffement climatique, tandis que caresser l’écran d’un téléphone semble tout à fait innocent. Or le virtuel n’est pas aussi vertueux qu’il y paraît. Facebook, Instagram et Google sont à la fois gratuits et immatériels, mais ils coûtent à l’environnement. «Comme cette pollution ne se voit pas, nous sommes dans l’impensé», a expliqué le président de l’Ademe. De même, le télétravail réduit les déplacements routiers et leur pollution, mais «son bénéfice environnemental global pourrait être extrêmement faible, si on intègre l’impact du numérique». L’importation de matériel et sa consommation énergétique sont étudiés par le Rapport d’information sur l’empreinte environnementale du numérique, réalisé par la Commission de l’aménagement du territoire et du développement durable sous l’égide de sénateurs républicains, centristes et socialistes. Ce dossier de 79 pages est disponible sur senat.fr.

Un lourd impact

La Commission s’inquiète : «Le numérique serait à l’origine de 3,7 % des émissions totales de gaz à effet de serre dans le monde en 2018 et de 4,2 % de la consommation mondiale d’énergie primaire. 44 % de cette empreinte serait due à la fabrication des terminaux, des centres informatiques et des réseaux et 56 % à leur utilisation.» Cet impact environnemental concerne également les ressources naturelles, car la croissance du numérique nécessite l’extraction et le raffinage de terres rares, une activité polluante, qui génère du gaz à effet de serre et nécessite de grandes quantités d’eau et d’énergie. Selon l’expert Hugues Ferreboeuf, «Le numérique émet aujourd’hui 50 % de gaz à effet de serre de plus que le trafic aérien. Si rien n’est fait pour inverser la tendance, ses émissions seront en 2025 au même niveau que celles de l’automobile aujourd’hui.» Car la «dématérialisation», tant vantée «pour économiser du papier et sauver des arbres» est une illusion, un tour de passe-passe : on ne dématérialise pas, on change de support. Les données ou «big data» demeurent sur des serveurs dont l’électricité vient le plus souvent de centrales à charbon (sauf en France, où elle est nucléaire). La production, le renouvellement et l’utilisation des terminaux, ordinateurs et smartphones, provoquent un autre coût, une autre pollution. Le Sénat dénonce particulièrement les vidéos en ligne qui représentent 60 % du trafic mondial et l’internet des objets «connectés» en plein développement, dont le véhicule «autonome».

Les solutions du Sénat

Pas une seule fois le mot «décroissance» n’est écrit dans ce rapport, même si ce concept résume bien ses recommandations. La Commission critique les forfaits «illimités» qui encouragent la consommation, les vidéos qui se déclenchent dès que l’on passe sur la page Facebook – un mécanisme plus attractif que du texte ou des images fixes, qui donne envie de visionner la séquence entière. En effet, le modèle de «l’économie de l’attention» considère le spectateur comme une ressource rare et fait tout pour le captiver. C’est «le temps de cerveau humain disponible» que Patrick Le Lay, président de Tf1, affirmait vendre à Coca-Cola – une expression qui avait choqué, à l’époque. La Commission recommande d’interdire le «scroll infini» et le déclenchement automatique de vidéos, mais on se demande comment le Sénat français pourrait réguler le fonctionnement des Gafa , dont on ne parvient même pas à imposer les bénéfices en France. La Commission estime que les formations de concepteurs devraient intégrer une sensibilisation à cet aspect écologique afin de «former les jeunes générations à un numérique sobre, à l’éco-conception des sites». Une résolution que les ruraux, abonnés à une connexion internet lente, apprécieront. Pour transférer les données, la Commission conseille la fibre, à l’impact carbone dix fois moindre que les ondes hertziennes. Ce coût du numérique pourrait être inscrit au bilan RSE (responsabilités sociale et environnementale) des entreprises, avec crédits d’impôt à l’appui.

En ce qui concerne les terminaux, ordinateurs, tablettes et smartphones, la Commission veut mieux réprimer l’obsolescence programmée, aussi bien matérielle que logicielle, et favoriser la réparation locale – afin d’économiser sur les importations et créer des emplois en France. La Commission n’a pas tenu compte, dans son rapport, des appareils obsolètes et du coût environnemental de leur élimination. Les sénateurs s’interrogent aussi sur la 5 G et regrettent «qu’aucune évaluation de l’impact environnemental de cette nouvelle technologie mobile n’ait encore été mise à disposition du public et des parlementaires.» La consommation énergétique de la 5G, annoncée comme inférieure, sera vite annulée par l’augmentation des débits et des volumes, et un changement des smartphones sera nécessaire. Ne vaudrait-il pas mieux fournir une bonne connexion pour tous, y compris dans les «zones blanches» des territoires ?

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