L'Oise Agricole 25 juin 2020 à 13h00 | Par Yannick Groult

«Pour reconquérir la souveraineté : relocaliser la production, étiqueter l’origine»

Revenant largement sur la gestion de la crise du Covid-19, Christiane Lambert estime que le gouvernement et la chaîne alimentaire ont fait preuve de réactivité. Ce n’est pas le cas, selon elle, de la Commission européenne, dont l’intervention sur les marchés a été trop tardive et insuffisante.

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Christiane Lambert.
Christiane Lambert. - © Agence de presse

De nouvelles habitudes ont été prises durant la crise, comme des réunions fréquentes avec les pouvoirs publics. La crise a-t-elle changé les rapports de la FNSEA avec l’administration ?

Christiane Lambert : J’ai la réputation d’être une femme pressée. C’est détestable quand on écrit à un ministère et qu’on attend la réponse trois mois ! Avec la crise sanitaire, il y a eu une densité de réunions entre le gouvernement et les acteurs économiques, la chaîne alimentaire. Grâce à ça, il y a eu une agilité, une réactivité qui a été appréciée par tous les acteurs. Les administrations ont joué le jeu, les politiques aussi. Par exemple, pendant la crise, j’ai envoyé un courrier sur la filière cheval un vendredi à 17 h 30 ; à 20 h 30 j’avais la réponse. Ce sont des choses qu’on n’avait jamais connues avant. S’il y a eu cette réactivité, c’est parce qu’il y a eu des chefs d’orchestre à la baguette : le Président de la République, le Premier ministre, et le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, qui était un peu le pilote de tout ça. Mais c’est aussi parce qu’il y a eu la peur de la pénurie alimentaire. Avec la crise, les dirigeants ont pris conscience de la robustesse de la chaîne alimentaire. Pour nous, agriculteurs, ça a aussi été la reconnaissance de la deuxième ligne, souvent citée par le président de la République et le Premier ministre.

Emmanuel Macron a visité une usine de masques et, la semaine suivante, il s’est rendu dans une serre de tomates. Ce sont des symboles extrêmement forts. D’autant qu’il a visité une exploitation qui conjugue volume et qualité, qui produit beaucoup en quantité, qui est capable de livrer dans toute la France, tout en étant zéro phytos. Certains diront que ce ne sont que des mots, certes, mais c’est un début.

Comment jugez-vous la réponse des pouvoirs publics lors de la crise du Covid-19 ?

Le fait d’avoir fait ces réunions régulières pour dire qu’il fallait que la chaîne alimentaire tienne, c’était positif. Les grands distributeurs sous surveillance, c’était positif. Ils les ont forcés à s’engager à ne pas augmenter les prix de l’épicerie sèche pour ne pas dégrader le pouvoir d’achat. Au moment stratégique de l’arrivée des fruits et légumes français, notamment fraises et asperges, Bruno Le Maire a été déterminant pour dire : «On bascule sur des produits français, on ne veut pas avoir une crise agricole en plus de la crise sanitaire.»

Le prix proposé à ce moment-là était de 2,50 €/kg pour les fraises, parce que c’est le prix espagnol. À ce niveau de prix, les producteurs ne les ramassaient même pas. On a mis une dizaine de jours à installer le basculement, mais il s’est fait. J’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé les patrons des enseignes, en rafale. Ils ont fait le basculement et les prix ont remonté. Mon meilleur baromètre, ce sont les producteurs de fruits du Sud, qui ont le sang chaud et la langue facile. Quand on a fait notre tournée régionale, les producteurs de l’Aude et des Pyrénées-Orientales nous disaient : «On fait une campagne normale, mais avec de bons prix.» Là où ça reste difficile, c’est sur certains produits où on est importateurs structurels, comme les courgettes et les tomates.

Certaines filières particulièrement touchées attendent encore des aides…

Oui, on a des secteurs qui sont par terre, KO : l’horticulture, les centres équestres, le lin, ou encore toutes ces filières très liées à la RHD comme la bière, le cidre, les pommes de terre de transformation, les cailles, les canards, les pigeons, les lapins, les fromages… Pour tous ces secteurs, on travaille pour construire des plans d’accompagnement financier. On travaille pour que la prise en charge des cotisations sociales patronales qui va être ouverte aux secteurs touchés par les fermetures administratives puisse inclure ces secteurs, qui sont des victimes collatérales des fermetures administratives On a aussi beaucoup travaillé sur les délais de paiement, pour faire évoluer les règles d’accès au fonds de solidarité… C’est un travail de fourmi.

À moyen terme, comment résorber les stocks ?

J’ai signé un courrier aux présidents des associations nationales des maires, des départements, des régions, au ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, à la secrétaire d’État Agnès Pannier-Runacher pour leur dire que la France doit prioriser ses produits en restauration collective, comme le font les Américains ou les Allemands. Dans certaines régions, sur certains produits, on a des frigos qui sont pleins. Parmi mes coups de téléphone dominicaux, j’avais aussi contacté Picard pour qu’ils puissent acheter des produits et organiser les flux vers eux. On a organisé des dons vers Solaal, l’association a vu ses volumes de dons multipliés par dix en trois mois.

Ce matin, j’ai demandé à GRDF de faire un geste, ils ont fait un don de 15 000 € qu’on a transformés en fromages, 1 500 tonnes qu’on a données aux banques alimentaires. C’est Vinci qui offre des paniers de produits frais aux routiers, distribués par les agriculteurs de la FNSEA. Ce sont les horticulteurs qui donnent des fleurs aux Ehpad, parfois payées par les mairies. On incite à acheter français à tous les niveaux.

La FNSEA a toujours fait de l’Europe une pierre angulaire, comment conciliez-vous ce marqueur avec vos appels à manger Français ?

Quand on a dit qu’il fallait acheter français, ça s’est fait au vu et au su de tout le monde. On ne peut pas nous accuser d’avoir triché. Le commissaire à l’Agriculture a dit qu’il ne fallait pas faire ça. Mais en Pologne, le ministre de l’Agriculture a publié tous les noms des entreprises qui importent des produits étrangers. Pendant la crise, tous les pays européens ont quand même tenté de sauver leurs meubles à eux. Après, ça ne peut pas être exclusif, il faut le faire intelligemment, pour un temps donné et en lien avec la crise sanitaire.

Le débat s’oriente vers la souveraineté alimentaire. Cette crise a-t-elle fait bouger votre position sur ce sujet ?

Très vite, tout le monde s’est mis à parler du «monde d’après». On s’est dit que le monde agricole devait être prêt et nous avons travaillé, à la FNSEA, en Caf (Conseil de l’agriculture française, NDLR), pour publier notre manifeste au bon moment, avant le déconfinement, quand tout le monde avait les oreilles bien ouvertes.

La souveraineté alimentaire, c’est être capable de nourrir sa population en toute situation, même en crise. Quand les frontières se ferment, qu’il n’y a plus de containers, plus de transports, il faut avoir un minimum de stocks stratégiques. Mais la souveraineté, pour nous, ce n’est pas un nouveau mot. Ça fait dix ans que l’agriculture française recule et on a eu de cesse de dire : «Attention, la France perd de son autonomie.» Ce qui est nouveau, c’est le discours du président de la République du 12 mars, quand il a déclaré : «Déléguer notre alimentation […] à d’autres est une folie.» Pour moi, c’est un moment charnière.

Pour l’écosystème agricole, c’est à la fois un appel et une promesse. Un appel : «Agriculteurs, vous êtes essentiels, produisez, tenez bon.» Et une promesse : «On ne peut plus continuer comme avant, il faut absolument qu’on améliore notre souveraineté alimentaire.»

La crise parachève-t-elle un tournant protectionniste à la FNSEA ?

On n’est pas protectionnistes à la FNSEA, on est patriotes ! Nous avons toujours été pour des échanges, pour commercer, mais avec des accords équitables. En juillet 2019, nous avons communiqué avec le slogan : «N’importons pas l’agriculture que nous ne voulons pas chez nous.» On nous impose des règles, mais rentrent tous les jours dans nos assiettes des produits qui ne respectent pas les mêmes règles. Il faut de la cohérence. Il y a eu un rush au moment du Ceta. C’est vrai que cet accord est positif pour les fromages et le lait, mais il est négatif pour la viande bovine, il y a une distorsion énorme. Nous sommes pour l’origine.

On ne peut pas interdire les importations, les marchandises, surtout quand elles sont européennes, ont le droit de circuler. Mais on dit aux Français : «Faites attention à l’origine. Vos emplettes, ce sont vos emplois.» Pour reconquérir la souveraineté, nos seules armes, c’est relocaliser la production et l’étiquetage de l’origine pour informer les consommateurs.

Partagez-vous les filières citées en priorité par Didier Guillaume en termes de souveraineté alimentaire : fruits et légumes, protéines végétales, volailles et intrants ?

Le ministre de l’Agriculture a raison de citer ces secteurs-là. Les protéines par exemple, ça fait très longtemps qu’on le dit. C’est capital parce que, derrière, il y a la déforestation. La souveraineté, ça se construit. Pour les protéines, la façon d’y répondre, c’est un plan d’accompagnement de 50 millions d’euros, notamment pour moderniser des outils de trituration, et pas d’accords commerciaux imbéciles, avec le Mercosur notamment. Pour les fruits et légumes, oui aujourd’hui on est dépendants des fraises espagnoles. Mais c’est le résultat de la tyrannie des prix bas depuis 40 ans, dont on connaît la responsabilité ! Lors des réunions de crise avec la chaîne alimentaire, j’ai dit aux distributeurs : «Si vous voulez des fraises françaises, c’est facile : vous contractualisez pour l’année prochaine, volume, prix, et vous aurez des fraises.» Résultat des courses : Super U l’a fait et Thierry Cotillard (président d’Intermarché, NDLR) est en train de se lancer. La reconquête de la souveraineté, on l’a aussi travaillée aussi dans le pacte productif. À l’origine, le président de la République devait s’exprimer sur ce sujet le 14 avril. Aujourd’hui, le document est prêt. Pour l’agriculture, il va décliner les priorités que j’ai déjà citées au congrès de la Fop : agriculture de précision, élevage de précision, génétique animale et végétale, numérique, protéines, etc.

Quel premier bilan tirez-vous de l’intervention de Bruxelles sur les marchés agricoles pendant la crise ?

Ça a été compliqué avec Bruxelles, la Commission a été longtemps silencieuse. On a écrit au commissaire Wojciechowski pour lui dire que la crise était bien là, inédite, imprévisible, irrésistible (les trois caractéristiques qui justifient une intervention européenne, NDLR). Ses premières déclarations étaient loin de nous satisfaire. On a fait pression à tous les niveaux pour qu’il change d’avis. Peu à peu, il a pris la mesure et a fini par cautionner le plan du Cniel pour réduire la production de lait.

Quant au stockage privé, je ne sais pas s’il produit déjà des effets, mais c’est le levier majeur dont on dispose, il faut l’utiliser le plus possible. Le commissaire a énormément tardé à répondre et, pour l’instant, sa réponse est insuffisante. On continue à pousser pour inscrire tous les secteurs, y compris l’horticulture. Il faut mobiliser des moyens et c’est sûr qu’à terme il faudra un budget pour un dispositif de crise, mais hors Pac.

Pour la FNSEA, le Green deal européen, qui prévoit des objectifs de baisse des phytos, mène l’agriculture « dans une impasse ». Ces propositions vont-elles trop vite ou trop loin ?

C’est surtout qu’il n’y a pas d’étude d’impact économique, social, environnemental, territorial de ces décisions. Nous allons travailler pour faire notre propre étude d’impact, regarder les performances des autres pays et les «points zéro» de chacun.

Énoncer 25 % de bio, même les producteurs bio disent : «Attention, c’est faire se casser la figure à la filière. Aujourd’hui, il n’y a pas le marché pour 25 % de bio.» Les Autrichiens, qui aujourd’hui sont à 25 % de bio, ne vendent que 15 % au prix bio, le reste est vendu du prix conventionnel. Les consommateurs ne sont pas prêts à acheter autant de produits bio, cet objectif est trop déconnecté du marché. Et puis nous sommes déjà dans le mouvement de la réduction des intrants. Dans sa communication, la Commission cite trois pays comme ayant affiché des ambitions de réduction de phytos : la France, le Danemark et le Luxembourg. On est au boulot et on est salués. Bien sûr qu’il faut réduire les pesticides. Mais est-ce que c’est la bonne formule de dire : «Il faut réduire de tant» ? Plus il y aura de solutions, plus il y aura d’innovations et plus on en sortira vite. Le mouvement et la direction sont bons pour nous, ce qui nous paraît décalé, ce sont des niveaux aussi hauts d’exigence. Attention aussi à un agenda trop brutal qui ne permettra pas de tenir. C’est important de fixer des échéances tenables et des niveaux d’objectifs tenables. Et il faut de l’argent pour accompagner la transition.

Dans le cadre de son plan de relance, Bruxelles a débloqué 15 Mrd € supplémentaires pour le second pilier de la Pac. Est-ce conforme à ce que vous attendiez pour le secteur agricole?

C’est une augmentation substantielle de budget, que l’on salue. C’est la confirmation de l’importance de l’agriculture : donner sur le deuxième pilier, et pour l’investissement et l’innovation - c’est ça qui est ciblé -, c’est le signe que la souveraineté alimentaire nécessite une agriculture plus innovante, moderne, de précision, en utilisant le numérique. Au-delà du plan de relance, Bruxelles propose aussi d’ajouter 4 Mrd € au premier pilier et 5 Mrd € au second. C’est un rattrapage qui arrive au bon moment.

Cette rallonge permet d’éviter que le budget de la Pac passe sous les 30 % du budget global. Rappelez-vous, on nous a longtemps reproché d’être à 40, 50 %…

Symboliquement, on réclame plus d’Europe depuis longtemps. Le fait d’emprunter tous ensemble, ça conforte l’esprit européen et la réalité européenne, c’est positif. Il fallait le tandem Merkel-Macron pour le faire, et pour faire suivre les pays frugaux du Nord, même si on n’est pas encore au bout. Et puis, ça veut aussi dire que la coalition de pression initiée par la France a porté ses fruits. Cette hausse de budget, c’est un signal politique, économique, agricole fort. L’agriculture a été reconnue comme prioritaire, parce qu’elle est dans le plan de relance vert. Objectivement, c’est l’agriculture qui verdira l’économie.

C’est l’agriculture qui capte du carbone, qui produit avec la biomasse des produits renouvelables, cosmétiques, pharmaceutiques, d’entretien, d’emballage, d’isolation, des carburants, du textile… Avec tout ce que les sols agricoles et forestiers sont capables de stocker comme carbone, nous sommes des refroidisseurs de climat.

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