L'Oise Agricole 01 juin 2020 à 09h00 | Par Sophie Chatenet

Aux origines du savon de Marseille

Largement plébiscité en ces temps où le lavage des mains est la première des mesures barrières, le savon de Marseille a traversé les temps. Souvent copié mais jamais égalé, il reste un des indispensables de nos foyers. A Marseille, le musée qui lui est dédié, retrace son histoire.

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La savonnerie du Fer à cheval est l’une des plus anciennes de Marseille.
La savonnerie du Fer à cheval est l’une des plus anciennes de Marseille. - © Sophie Chatenet

Aux origines du savon de Marseille, il y a d’abord le savon tout court dont les recettes auraient été délivrées sur les fameux papyrus par les égyptiens. Plus loin encore, 2.000 ans avant JC, des tablettes d’argile écrites en sumérien mentionnaient l’utilisation d’une sorte de «pâte de savon» pour préparer la laine avant teinture en Mésopotamie. Si les Gaulois ont été les premiers à démarrer intentionnellement la fabrication de savon dur, à base de suif de chèvre et de potasse de cendres de hêtre, c’est dans le bassin méditerranéen que va très rapidement se développer la savonnerie. En effet, la Syrie voit naître le fameux savon d’Alep composé d’huile d’olive et d’huile de baies de laurier, de sel, de soude et d’eau. Lors des croisades, le savon d’Alep, l’ancêtre du savon de Marseille, arrive sur les côtes marseillaises : le savon de Marseille est né. À partir du XIIe siècle, les premières savonneries apparaissent tout d’abord à Toulon puis à Marseille. Au XVIe et XVIIe siècle, l’industrie se développe et s’organise grâce notamment à l’édit de Colbert qui, en 1688, réglemente la fabrication du savon de Marseille et protège les savonneries marseillaises au détriment des toulonnaises. Le texte précise la composition du produit en mettant en avant les matières premières locales : l’huile d’olive pure provenant de Provence ainsi que le sel et la soude directement acheminés de Camargue. Colbert interdit formellement l’utilisation de suif. En effet, l’utilisation du suif compromet la qualité du savon et abîme le linge. Or, à l’époque, le savon de Marseille était essentiellement utilisé par les blanchisseuses et lavandières de métier pour la blanchisserie.

180.000 tonnes en 1913

Avec les premières colonies et la rareté préoccupante de l’huile d’olive, les savonneries se tournent vers le commerce d’autres huiles et notamment l’huile de palme et l’huile de coco.

Ces huiles produisent un savon de couleur blanche ou beige. Ce savon, de meilleure qualité, permet le lavage d’étoffes fragiles. Du milieu du XIXe siècle jusqu’à la Seconde guerre mondiale, c’est l’âge d’or du savon de Marseille, les savonneries marseillaises se multiplient. On n’en compte pas moins de cent, souvent détenues par de grandes familles marseillaises. Environ 30 % de la population travaillait directement ou indirectement grâce à cette industrie. En 1913, 180.000 tonnes de savon de Marseille sont fabriquées. Il est reconnu à l’international pour son efficacité, est exporté dans le monde entier et notamment vers nos colonies.

En 1906, la mention «Extra pur 72 % d’huiles» est fixée. En effet, ce pourcentage était nécessaire pour éviter les fraudes où la proportion de l’eau pouvait atteindre 50 % du savon. Avec un tel niveau d’eau, le savon perdait la moitié de son poids en quelques utilisations. C’est durant cette période, en 1850, que s’installe dans la campagne marseillaise, une fabrique de bougie. Vers 1856, une partie de l’activité est transformée en savonnerie et l’autre en traitement des glycérines : c’est le début de l’histoire de la savonnerie Fer à Cheval, l’une des plus anciennes sociétés du secteur.

Du déclin à la renaissance

Après la Seconde guerre mondiale, la démocratisation de la machine à laver et l’arrivée des poudres à laver va sonner le déclin du savon de Marseille. Les grandes savonneries rachètent les plus petites, puis se font racheter à leur tour par de grands groupes internationaux. La savonnerie se diversifie dès les années 1930 en fabriquant des poudres de savon (ancêtre des poudres à laver). Grâce à cette activité, elle va réussir à passer ce cap. Mais après les années 1950, l’essor des détergents de synthèse va précipiter son déclin. La Chine et la Turquie sont aujourd’hui les plus gros fabricants de savon de Marseille.

Au fil des ans, le savon de Marseille fabriqué en France est donc devenu une exception. En Provence, on recense actuellement cinq savonneries artisanales qui respectent la recette d’origine. Elles fournissent plus de 30 % de la fabrication nationale avec, à Marseille, la savonnerie le Fer à cheval ; la Savonnerie du Midi ; le Sérail, à Sainte-Marthe, la Licorne ; et à Salon-de-Provence, Rampal Latour, qui détient deux brevets INPI 12, et Marius Fabre. L’engouement actuel des consommateurs pour les produits naturels est une aubaine pour le savon de Marseille dont ses artisans voudraient faire reconnaître sa singularité en obtenant une IGP (indication géographique protégée). Un dossier a été déposé auprès du gouvernement.

Au cœur de l’ancien arsenal des galères

Le Musée du savon de Marseille signé de la savonnerie de la Licorne est situé sur les quais du Vieux-Port, au cœur d’un site hautement historique puisqu’il abritait l’ancien arsenal des galères construit par Louis XIV. Ce monumental ensemble fut conçu par Colbert dans la deuxième moitié du XVIIe siècle afin d’accueillir et d’armer les galères du roi Louis XIV dont la célèbre et somptueuse Réale, longue de 57 mètres et équipée de 32 paires de rames. L’Arsenal a accueilli jusqu’en 1748 les condamnés aux travaux forcés et les galériens avant d’être transféré à Toulon et d’être aujourd’hui l’écrin notamment du porte-avions Le Charles de Gaulle !

Aujourd’hui, on peut encore ressentir dans le Musée du savon l’esprit des lieux avec cette pierre blanche très caractéristique de la région et ses poutres apparentes en bois. De la préhistoire à nos jours grâce à des fresques, des œuvres, des documents, des objets et des pièces rares, le musée nous plonge dans l’histoire du savon. Un espace sensoriel et un atelier de démonstration de fabrication du savon de Marseille agrémentent la visite.

Créatrices de fragrances subtiles

À Carpentras, Brune et Isaure ont créé en 2016 la Manufacture du Siècle qui fabrique des savons de haute qualité à partir d’huiles précieuses. Contrairement au savon de Marseille qui est saponifié à chaud (les ingrédients sont chauffés pendant plusieurs heures entre 100°C et 120°C pour accélérer la réaction chimique), les deux sœurs utilisent la technique de la saponification à froid pour produire leurs savons. Le concept est simple et consiste à introduire les huiles végétales en très grande quantité. Le but : obtenir un savon surgras pour conserver au maximum les vertus hydratantes, antioxydantes et nourrissantes, des huiles végétales utilisées. L’effet hydratant d’un savon saponifié à froid est aussi accentué par la glycérine qui se forme lors du processus. Le gros plus de cette fabrication : la possibilité de pouvoir y associer des huiles essentielles. Brune et Isaure privilégient les matières premières locales, d’huiles, beurres végétaux et d’huiles essentielles.

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