L'Oise Agricole 28 mai 2020 à 09h00 | Par AG

«De la ferme à la table» : une promesse et des questions

Loin d’être des propositions législatives à proprement parler, les stratégies de la ferme à la table et biodiversité 2030 qu’a présentées la Commission européenne le 20 mai constituent surtout un programme pour le secteur alimentaire de l’UE, et l’agriculture en particulier, pour les dix ans à venir.

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La future politique européenne «de la ferme à la table» devrait s’intéresser
particulièrement au bien-être animal mais beaucoup de questions restent
posées et des sujets variés.
La future politique européenne «de la ferme à la table» devrait s’intéresser particulièrement au bien-être animal mais beaucoup de questions restent posées et des sujets variés. - © François d’Alteroche

Baisse d’ici 2030 de 50 % des risques et de l’utilisation des pesticides, de 20 % de l’utilisation des engrais, de 50 % du recours aux antibiotiques en élevage, mais aussi un objectif de 25 % de surfaces en agriculture biologique. La Commission européenne a officiellement lancé le 20 mai ses stratégies «de la ferme à la table» et «biodiversité à l’horizon 2030» qui fixent un cap ambitieux pour le verdissement des systèmes alimentaires européens dans les dix prochaines années. La stratégie de la ferme à la table prévoit en effet, vingt-sept initiatives qui seront précisées au fur et à mesure dans les prochains mois et années. Parmi celles-ci : un plan d’action pour l’agriculture biologique en 2020, des recommandations à chaque État membre concernant les plans stratégiques de la Pac fin 2020, une révision de la directive sur l’utilisation durable des pesticides en vue de réduire sensiblement leur utilisation en 2022 ou, encore, une révision de la directive bien-être animal en 2023. Autres éléments clés des deux stratégies : atteindre une part de 30 % des terres de l’UE protégées dans le cadre du réseau Natura 2000, au moins 10 % de la surface agricole utilisée consacrée à des surfaces de haute diversité, la baisse du gaspillage alimentaire et la lutte contre les fraudes.

Et pour atteindre tous ces objectifs la Commission aura recours à la future Pac (en particulier les éco-régimes du premier pilier), à la réglementation (pesticides, OGM, bien-être animal...) et à l’information des consommateurs avec, en particulier, un nouveau système d’étiquetage à l’avant des produits alimentaires (valeur nutritionnelle, durabilité, voire origine).

Une Pac sollicitée

La Commission européenne estime que les propositions qu’elle a mises sur la table pour la prochaine Pac avec sa conditionnalité renforcée, ses mesures agro-environnementales du second pilier, son programme de conseil aux agriculteurs et, surtout, ses éco-régimes du premier pilier doivent permettre de porter l’ambition de ses nouvelles stratégies environnementales. Et comme les discussions ont pris deux ans de retard, les États membres ont encore le temps d’intégrer dès à présent certains éléments de ces dernières. Ce pourrait être le cas des objectifs concernant l’agriculture biologique : 25 % à atteindre d’ici 2030 contre environ 8 % aujourd’hui. La Commission compte présenter en 2020 un plan d’action 2021-2026 pour le secteur biologique, afin de «stimuler un développement durable de l’offre et de la demande de produits biologiques». L’objectif de 10 % d’éléments de haute valeur environnementale sur les surfaces agricoles est un autre objectif qui pourrait être introduit dès à présent dans la Pac, même si dans le cadre de la conditionnalité renforcée, la Commission européenne propose pour l’instant 5 % d’éléments non-productifs. Des recommandations seront donc adressées fin 2020 à chaque État membre concernant les neuf objectifs spécifiques de la Pac, avant que les projets de plans stratégiques nationaux ne soient officiellement soumis.

Manque de données de référence

D’autres objectifs, ceux concernant les réductions de pesticides, d’engrais et d’antibiotiques, seront plus difficiles à intégrer immédiatement à la Pac. Pour une bonne raison : la période de référence par rapport à laquelle mesurer cette réduction n’est pas encore clairement définie. Il s’agirait, en théorie, que ces réductions se fassent en dix ans (entre 2020 et 2030), mais la Commission européenne admet que les données dont elle dispose actuellement ne sont pas encore suffisamment fiables et harmonisées pour avoir un aperçu clair de la situation dans chaque États membre. La première étape sera donc de renforcer la manière dont sont collectées ces données. Seulement alors, il sera possible de définir des objectifs réellement contraignants. Afin «de contribuer à une large adoption de pratiques agricoles durables», une proposition de révision du règlement relatif au réseau d’information comptable agricole en vue de le transformer en un réseau d’information sur la durabilité de l’agriculture est attendue pour 2022. Et dans la même optique, une initiative en faveur de «l’agriculture carbonée» pourrait voir le jour en 2021.

Des normes renforcées

Autre levier que va activer Bruxelles : la réglementation. En 2022 devrait, notamment, être proposée une révision de la directive sur l’utilisation durable des pesticides afin de réduire sensiblement l’utilisation et les risques liés aux pesticides, ainsi que la dépendance à leur égard, et de renforcer la lutte intégrée contre les ravageurs. La question du statut, OGM ou non, des nouvelles techniques de sélection végétale devrait également être traitée. Une évaluation d’impact pour clarifier la situation et éventuellement réviser la directive OGM est attendue en 2021. En 2021 également, une révision du règlement sur les additifs pour l’alimentation animale afin de réduire l’impact environnemental de l’élevage devrait être présentée. Et en 2023, la Commission européenne compte réviser la législation existante en matière de bien-être animal, y compris en ce qui concerne le transport et l’abattage des animaux. Elle réfléchit à renforcer certains aspects de la législation, mais surtout à introduire des mesures plus directement applicables car les États membres ont du mal à mettre en oeuvre une partie des dispositions actuelles. Un étiquetage spécifique est également envisagé.

Un étiquetage à tout faire

Dernier outil majeur pour porter les transformations qu’entend engager la Commission européenne : l’étiquetage des produits. «Une bonne partie de la stratégie de la ferme à la table repose sur l’information des consommateurs pour qu’ils fassent des choix responsables», a souligné la commissaire Stella Kyriakides. Un «label nutritionnel» obligatoire sur le devant de l’emballage pour les produits alimentaires va être mis en place. Une évaluation d’impact sur les différents types d’étiquetages possibles avec les parties prenantes devrait être présentée dès 2020. Sur la base de ce travail, des propositions législatives suivront. Mais Bruxelles veut aussi faire de l’étiquetage un moyen d’informer les consommateurs sur la «durabilité» des produits qu’ils achètent. Tout est envisagé : indication du pays d’origine, du respect des normes de bien-être animal, d’impact climatique...

La stratégie fait plusieurs fois référence à la promotion de régimes alimentaires plus sains visant, notamment, sans la nommer, la consommation de viande, rouge en particulier. Néanmoins, Bruxelles ne veut pas imposer «de manière péremptoire» aux consommateurs ce qu’ils doivent acheter, d’autant plus qu’il faut distinguer élevage extensif et élevage intensif. Une révision du programme de promotion de l’UE pour les produits agricoles et alimentaires en vue de renforcer sa contribution à la production et à la consommation durables est néanmoins prévue pour fin 2020.

Et aussi...

Un dernier volet important de la stratégie de la ferme à la table concerne la chaîne d’approvisionnement alimentaire et les consommateurs. Dans ce domaine aussi, de nombreuses initiatives sont au programme : des initiatives visant à renforcer la coopération des producteurs primaires afin de soutenir leur position dans la chaîne alimentaire et améliorer la transparence en 2021-2022, une clarification de la portée des règles de concurrence ce qui concerne la durabilité des actions collectives en 2022, une proposition de cadre législatif pour des systèmes alimentaires durables en 2023, mais aussi la mise en place de profils nutritionnels pour limiter la promotion d’aliments riches en sel, en sucre et/ou en graisses et une proposition de révision de la législation communautaire sur les matériaux en contact avec les aliments afin d’améliorer la sécurité alimentaire. Et afin de réduire les pertes et le gaspillage alimentaire, la Commission table sur des objectifs européens pour la réduction des déchets alimentaires en 2023 et une proposition de révision des règles de l’UE sur le marquage des dates (dates limites d’utilisation et dates de péremption) en 2022. Le chantier est énorme. Ces stratégies vont être discutées au Parlement européen et entre les États membres. Mais c’est surtout au sein de chacune des initiatives annoncées que les débats promettent d’être les plus intenses, car, c’est connu, le diable se cache dans les détails.

Taxe sur la viande évitée

Éleveurs et consommateurs l’ont échappé belle. Le principe d’une taxe sur la viande n’a finalement pas été retenu dans le programme «De la Ferme à la Table» proposé par la Commission européenne. Et pourtant, les premières versions du texte laissaient apparaître la possibilité de taxer la consommation de viande. Parmi les défenseurs de cette nouvelle taxe, le groupe de pression néerlandais «True Animal Protein Price Coalition». Son objectif : taxer la viande pour réduire la consommation et donc le cheptel. Le produit de cette taxe étant utilisé pour baisser le prix des fruits et légumes et aider les ménages les plus pauvres. L’idée faisait donc son chemin, mais on n’en retrouve plus trace dans le programme F2F, Farm 2 Fork de la Commission Européenne. Avec la crise économique qui s’annonce suite au Covid 19, celle-ci a probablement jugé que le moment n’était pas venu d’instaurer un nouvel impôt sur un produit alimentaire. Un argument qu’avait avancé Joe Healy, éleveur irlandais et vice-président du Copa. Pour lui, «taxer la viande serait une injustice, qui pénaliserait ceux qui ont du mal à finir les mois et qui veulent une alimentation équilibrée». Il réfute par ailleurs l’image d’élevages industriels en Europe alors que la moyenne des fermes compte cinquante animaux. Surtout «29 % des terres en Europe sont considérées comme marginales et impropres à la culture. L’élevage permet justement de maintenir des prairies et du bocage.» Au moment où les éleveurs font des efforts pour réduire les gaz à effet de serre, «une taxe sur la viande est une proposition aussi simpliste que contre-productive», estime-t-il.

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