L'Oise Agricole 09 octobre 2021 a 10h00 | Par Lucie Debuire

Ils luttent contre les déserts médicaux

Alors que certaines zones rurales peinent à attirer de nouveaux médecins, les collectivités locales, les élus et les médecins en place prennent en main la médecine de demain. Exemples dans le Nord et le Pas-de-Calais.

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Élodie Legrand, chef de projet à la communauté de communes du Haut-Pays du Montreuillois.
Élodie Legrand, chef de projet à la communauté de communes du Haut-Pays du Montreuillois. - © LD

«Selon l’ARS (l’Agence régionale de santé), 8,6 % de la population française vit dans une zone sous-densément peuplée de médecins généralistes, annonce Franck Droin, président de Kaissa consulting, spécialisé dans la santé. 32 % de la population a un accès long et difficile aux soins et 18 % n’a un accès au soin que partiel.» Une situation qui impacte l’espérance de vie, comme le démontre une étude parue en décembre de l’Association des maires de France : l’espérance de vie serait moins importante à la campagne d’environ deux ans. Les explications : un accès plus difficile aux soins, avec moins de médecins ; et des habitants qui ne consultent pas aux premiers symptômes. En France, on compte 300.000 médecins, dont 100.000 approchant l’âge de la retraite De plus, ils sont inégalement répartis sur le territoire, avec un déficit dans les zones rurales où les installations de nouveaux médecins sont insuffisantes.

Le libéral délaissé

Comment en est-on arrivé là ? Brigitte Bourguignon, députée du Pas-de-Calais et maintenant ministre déléguée chargée de l’Autonomie, s’est penchée sur la question. Le numerus clausus, qui fixe le nombre de médecins à former chaque année, a été fortement réduit et les gens dont l’espérance de vie a fortement progressé sont plus demandeurs de soins. «Nombreux sont aussi les élèves qui veulent se spécialiser. Les futurs médecins veulent également concilier vie professionnelle et privée, constate-t-elle. Dans une promotion d’étudiants en première année de médecine, 62 % veulent être salariés, 26 % en vacation et 12 % en libéral. Ils veulent également appartenir à une communauté médicale, le temps où le médecin pratiquait seul est révolu. J’ai réalisé, avec les élus de ma circonscription (dans le Boulonnais, ndlr), plusieurs actions auprès des étudiants de médecine, raconte-t-elle. Car c’est vers eux qu’il faut se tourner.»

Des aides financières

Dans ce contexte d’inégale répartition et de changement de modes de vie, comment faire pour renouveler les médecins dans ces zones délaissées ? Plusieurs pistes sont envisagées. La première est financière.

Elle passe par le financement d’une partie des études d’un futur médecin qui souhaiterait s’installer dans un désert médical une fois son diplôme en poche. «Pour autant, les jeunes ne sont pas attirés par cet appât du gain, constate Brigitte Bourguignon. Ça ne sert à rien de passer par la contrainte, il faut mieux inciter. Leur décision est souvent motivée par un ensemble de facteurs», confie la députée qui mène des actions auprès des étudiants pour les attirer à la campagne. Car c’est bien là l’un des défis des élus et des collectivités : changer l’image de ces zones un peu délaissées en parlant du cadre de vie, des habitants, etc. Cette attractivité, on peut la retrouver avec un une équipe de santé accueillante. «Dans une maison de santé pluridisciplinaire, toutes les professions sont regroupées en un même lieu, explique Laurent Turi, médecin généraliste à la maison de santé de Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de-Calais). Ainsi tout le monde partage ses compétences et nous menons un vrai projet de santé collectif. C’est aussi le moyen de redonner un sens à nos actions. Le patient est ainsi mieux guidé dans son parcours de soins.» Pour multiplier ces initiatives et assurer leurs réussites, les élus et professionnels de santé doivent se rapprocher autour d’un projet. «Les élus ont la compétence de gestion de projets, nous savons vers qui nous tourner pour obtenir des subventions, explique Dominique Bertout, maire de Corbehem (Pas-de-Calais) qui a installé une maison de santé sur sa commune. Par ailleurs, les élus seuls ne peuvent pas connaître les besoins des médecins. D’où le besoin d’une coordination.»

Il suffirait donc de construire des maisons de santé à tout va, pour attirer des médecins ? La réponse est bien plus complexe. Pour attirer un médecin à un tel endroit, il faut aussi y attirer sa famille. Faute de médecins des alternatives se mettent en place : la télé-médecine, par exemple. Mais pour qu’elle soit efficace, «elle doit être incluse dans un parcours de soins, estime Laurent Turi. Ça ne remplacera jamais une consultation de visu».

L’autre idée est de déléguer certains actes aux pharmaciens, infirmiers ou d’autres professionnels de santé. Mais pour éviter d’engorger les salles d’attente de maisons médicales flambant neuves, «la prévention reste le maître mot», conclut Franck Droin. Car il vaut mieux prévenir que guérir.

 

Une maison de santé pour attirer des médecins

Il n’y a pas de soleil à Hucqueliers en ces jours d’hiver, pour autant, nous sommes en plein cœur d’un désert... médical. C’est ainsi qu’on qualifie les zones très faiblement peuplées de médecins. Nichées au creux des collines du Haut-Pays, quelque 8.000 âmes attendent un médecin pour les soigner. Ce n’est pas faute d’avoir anticipé le départ en retraite de l’un des deux médecins présents sur le canton en 2019. «Nous avions déjà remarqué que les remplacements de médecins se faisaient de plus en plus rares, raconte Élodie Legrand, chef de projet à la communauté de communes du Haut-Pays du Montreuillois. Nous avons alors décidé de communiquer sur notre territoire pour faire savoir qu’il est attrayant.»

Mobilisation des habitants

Face à la caméra, les habitants du bourg veulent casser les clichés : montrer qu’il y a de la vie, d’une qualité indéniable, et qu’ils profitent d’un cadre de travail verdoyant. Rien n’y fait, un seul médecin se renseigne sans donner suite. La communauté de communes décide alors de prendre le problème à bras-le-corps, épaulée par la MSA. En 2015, Élodie Legrand rassemble les 25 professionnels de santé du secteur pour trouver des solutions, alors que le dernier médecin part en retraite fin 2019, laissant le canton orphelin de docteur. Avec un peu de temps, un projet commun de santé aboutit en 2017.

Un problème immobilier sous-jacent

Au fil des discussions, les professionnels soulèvent la question immobilière. Certains n’ont pas de locaux, d’autres ont des cabinets qui ne sont plus aux normes… Très vite vient l’idée de la création d’une maison de santé pluridisciplinaire. «Les professionnels de la santé comprennent que c’est une nouvelle philosophie du vivre ensemble qui est enclenchée», se souvient Élodie Legrand. La communauté de communes prend alors les rênes de ce projet immobilier. «Aux professionnels de la santé de faire vivre un projet de santé collectif. Nous, nous leur fournissons les locaux.» En novembre 2019, la maison de santé est inaugurée… sans médecin. Neuve et grande, elle a été conçue pour accueillir de nombreux professionnels en vacation ou en temps plein. Un appartement y est même créé pour faciliter les venues des professionnels remplaçants ou étudiants. Ils sont 18 à s’y installer l’année qui suit. Malgré les nouveaux locaux et le loyer attractif, aucun médecin n’est venu au bout d’un an. «Certains viennent pour visiter, se renseigner, reconnaît Élodie Legrand. Il en suffit d’un pour que les autres suivent. Mais il faut avouer que se retrouver seul devant 8.000 patients potentiels, ce n’est pas très attirant.» Les efforts ont fini par payer en fin d’année dernière. Un médecin généraliste est arrivé en novembre et deux autres doivent le rejoindre prochainement. Une victoire pour Élodie Legrand et tous les habitants du bourg.

 

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