L'Oise Agricole 02 mars 2020 à 14h00 | Par Sébastien Duperay

Relocaliser la production agricole et alimentaire : une stratégie gagnante

La relocalisation des productions agricoles et alimentaires est en marche. On assiste aujourd’hui à un véritable mouvement de fond. Répondant à une demande sociétale, de nombreuses démarches territorialisées voient le jour, impliquant producteurs, transformateurs, distributeurs, collectivités locales, élus et consommateurs, dans un souci, et c’est nouveau, de durabilité.

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«Bon, sain, solidaire» : le slogan de la marque Alt.1886 est en accord avec les attentes des consommateurs.
«Bon, sain, solidaire» : le slogan de la marque Alt.1886 est en accord avec les attentes des consommateurs. - © Sébastien Duperay

«La question de l’ancrage territorial des productions agricoles et alimentaires est ancienne. Ce qui est nouveau, c’est que l’on cherche aujourd’hui à relocaliser pour assurer un approvisionnement local», explique Laurent Trognon, enseignant-chercheur en sciences de gestion à AgroParisTech. Ce dernier a collaboré au projet de recherche sur les systèmes alimentaires du milieu, dits Syam, coordonné par la Chambre d’agriculture Auvergne-Rhône-Alpes et l’Isara (école d’ingénieurs en agriculture). Pour lui, les premières démarches remontent aux travaux réalisés par des chercheurs de l’Inra et de l’Inao, entre autres, «sur les notions de terroir et de typicité, afin de défendre les indications géographiques».

«Pendant très longtemps, la relocalisation a été l’apanage des signes de qualité», poursuit Laurent Joyet, en charge des filières alimentaires de proximité et territorialisées à la Chambre d’agriculture Aura et référent Syam. Vers le début des années 2000, on a vu se développer les productions bio et la vente de produits locaux en circuits courts. Et depuis les années 2010, «la relocalisation de la production agricole et alimentaire explose, à la faveur des collectivités locales et du marketing territorial, la marque territoriale alimentaire étant considérée comme un levier de dynamique économique dans les territoires», explique le chargé de mission. La marque de la Région Aura, La Région du Goût, en témoigne : «elle est sollicitée par des distributeurs comme Carrefour, Auchan et Casino, qui, pendant de nombreuses années avaient concentré à l’excès leur approvisionnement et qui, aujourd’hui, cherchent à retrouver un approvisionnement local».

Des enjeux multiples

Mais qu’entend-on concrètement par relocalisation de la production agricole et alimentaire ? Pour Laurent Joyet, il existe deux logiques : celle d’une relocalisation du sourcing en local et celle d’une reterritorialisation de ce sourcing avec un objectif de durabilité et la création de chaînes de valeur.

La marque Alt. 1886 : les viandes du Massif est, selon lui, une parfaite illustration de cette deuxième logique. L’association Valomac, qui porte le projet, a signé un premier contrat tripartite entre éleveurs, transformateur et distributeur lors du dernier Sommet de l’élevage. L’un de ses principes fondateurs : la répartition équitable de la valeur ajoutée entre les parties. La reterritorialisation des productions intéresse ainsi des acteurs multiples et répond à de nombreux enjeux.

Économiques, tout d’abord. Les démarches territorialisées créent de la vie dans les territoires, elles peuvent aussi permettre à des producteurs de retrouver de la valeur sur leur exploitation ou à des distributeurs de générer de nouveaux débouchés ou, tout simplement, de répondre aux attentes de leur clientèle. «Carrefour ne s’y est pas trompé en développant sa filière qualité Carrefour», illustre Laurent Trognon. Selon ce dernier, la question sanitaire est également centrale : les consommateurs se tournent vers des produits locaux en réaction à «l’angoisse alimentaire, stimulée par un discours sur la nécessité de se nourrir de manière saine».

La problématique environnementale guide, elle aussi, le mouvement : la proximité géographique des lieux de production et d’approvisionnement agricole et alimentaire répond à «un souci de durabilité face au changement climatique et à ses conséquences», relève l’enseignant-chercheur.

Autre enjeu, politique celui-ci : les élus locaux sont en première ligne face aux attentes sociétales et tentent d’y répondre. Cela se traduit depuis quelques années par la relocalisation des approvisionnements pour les cantines scolaires. Bref, tout ceci se transforme, selon Laurent Joyet, en «un pacte avec le consommateur, qui consiste à répondre à une demande sociétale et à se mettre en capacité de l’écouter et de dialoguer. Les producteurs entendent les besoins des consommateurs, et ceux-ci connaissent aussi les contraintes de production».

Des formes diverses

Aux côtés des circuits courts, qui existent depuis longtemps, des approches nouvelles et partenariales, entre des producteurs, des transformateurs, des distributeurs et/ou des collectivités, ont donc vu le jour ces dernières années. «Elles sont à l’initiative, soit d’un élu, comme c’est le cas pour la démarche 100 % Charolais du Roannais ; soit d’une société de restauration, comme Toque et sens porté par Sodexo, qui veut reterritorialiser une partie de ses approvisionnements ; soit de producteurs, qui cherchent une meilleure rémunération de leur travail ; soit, enfin, d’intermédiaires, comme des bouchers dans la démarche Éleveurs de Saveurs Iséroises, pour répondre à un besoin client», explique Ronan Le Velly, professeur en sociologie à MontpellierSupAgro et membre, lui aussi, du projet de recherche sur les Syam.

Ce projet, justement, s’est attaché à comprendre l’origine de ces nouveaux circuits et à étudier leurs conditions de réussite. Selon Ronan Le Velly, ils s’attachent «à rechercher des solutions en commun et à partager un projet collectif». Et «ça marche», témoigne Laurent Joyet. À condition, indique le chargé de mission, qu’il y ait «une identification claire par les opérateurs des objectifs et contraintes de chacun ; que tous les acteurs trouvent leur place au sein de la gouvernance ; que les objectifs du collectif se traduisent par une démarche qui fasse sens ; que celle-ci génère une supply chain avec une vraie circulation des flux de marchandises et d’information». L’autre exigence, essentielle : ces circuits doivent procéder à une juste répartition de la valeur entre tous les opérateurs.

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