L'Oise Agricole 02 avril 2020 à 10h00 | Par Dominique Lapeyre-Cavé, D.

A priori, pas de manque de main-d’œuvre dans les champs

La saison des récoltes commence et le besoin de main-d’œuvre se fait sentir, surtout en cette période de crise sanitaire. Cependant, dans le département de l’Oise, les agriculteurs interrogés ne semblent pas rencontrer de problème pour trouver des saisonniers.

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Marc Vandromme
Marc Vandromme - © BAF

Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture, avait lancé un appel à tous ceux qui n’ont plus d’activité à rejoindre les agriculteurs. D’ailleurs, le site internet «des bras pour ton assiette», développé en partenariat avec Pôle Emploi et l’Association nationale pour l’emploi (Anefa) et la formation des agriculteurs, permet de se porter volontaire pour aider dans les exploitations. Dans le département de l’Oise, les maraîchers et agriculteurs interrogés sont plutôt optimistes sur cet aspect.

Des craintes sur la consommation

Chez Benoît Biberon, agriculteur maraîcher à Noailles, la récolte des asperges devrait commencer début avril. «Pour mes 12 hectares plantés cette année, j’ai besoin de 11 saisonniers. Tous les ans, j’emploie de la main-d’œuvre locale pour moitié et le reste vient de Pologne. Cette année, ceux-ci sont bloqués et ne viendront pas», explique l’exploitant. Pour autant, il ne s’inquiète pas. «Avec la médiatisation faite autour du manque de personnel dans les exploitations et l’appel à aller travailler dans les fermes, des salariés privés momentanément de travail m’ont contacté. Ce sont des jeunes, des personnes que je connais déjà et, grâce à eux, je ne devrais pas avoir de grosses difficultés», espère-t-il.

L’inquiétude vient plutôt de la nécessaire adaptation de la production à la vente. Pas de possibilité d’écouler le surplus d’asperges sur les marchés mondiaux ! «Comme certains marchés ont fermé, difficile pour moi d’évaluer mes futures ventes. Mais, comme il faut bien manger, des consommateurs ont trouvé le chemin jusqu’à mes deux magasins de vente, à Noailles et à Chantilly !». Moyennant le respect des gestes barrière, avec pas plus de deux clients en même temps dans le magasin car les locaux ne sont pas adaptés à la situation sanitaire, les ventes ont augmenté. «J’ai aussi développé les livraisons à domicile, notamment pour des clients fragiles qui ne peuvent pas se déplacer. Cela fait moins de monde qui vient sur place, c’est plus sûr d’un point de vue sanitaire. Car je n’oublie pas que je suis responsable de la santé de mes salariés», note Benoît Biberon.

A priori pas de souci de main-d’œuvre non plus chez Marc Vandromme, installé à Bailleul-sur-Thérain. «J’ai une équipe de permanents, aucun n’est malade pour l’instant. Mais c’est vrai que je pourrais vite me trouver en sous-effectif», concède le jeune exploitant. Pour la cueillette des asperges qui devrait démarrer pour lui fin avril et celle des fraises mi-mai, il a besoin de 2 ou trois équivalents temps plein. «On est dans les fraises le matin et dans les asperges l’après-midi.»

Avec ses saisonniers habituels, il ne devrait pas avoir de mal à trouver la main-d’œuvre nécessaire. «J’avoue que je ne me suis pas encore penché sur la question. Pour le moment, ce qui me tracasse le plus, ce sont les gelées matinales, jusqu’à - 6°C, qui m’obligent à déclencher l’aspersion dans mes vergers de pommiers pour protéger les boutons floraux», s’inquiète-t-il. Sinon, la clientèle vient en plus grand nombre au verger potager de Bailleul. «Je vois de nouveaux clients qui achètent en grande quantité. C’est assez nouveau et j’espère que j’arriverai à les conquérir et les faire revenir quand la crise sera passée. C’est une vraie interrogation, j’ai bien peur qu’ils ne viennent ici que parce qu’ils n’ont pas trouvé ce qu’ils cherchaient dans les grandes surfaces», s’interroge le jeune exploitant. Comme il vend très peu dans les marchés, il ne souffre pas de la fermeture de la majorité de ces derniers. Et puis il a installé des distributeurs qui lui permettent d’écouler sa production.

Même son de cloche dans pour Xavier Cugnière, chef d’exploitation du Jardin de Sacy. Cette ferme familiale de 85 ha, situé à Sacy-le-Grand, se divise en deux grandes parties, la première concerne les grandes cultures de plaine (blé, betteraves) et la deuxième les cultures dites maraîchères pour la vente directe (fraises, asperges, salades, radis, tomates, pommes de terre). Xavier Cugnière engage déjà 12 à 14 personnes en roulement sur son exploitation et ne peut pas recruter d’autres personnes. «Nous avons un afflux de clients très importants. Nous avons déjà tout réorganisé, que ce soit au niveau de la logistique, du service et des règlementations sanitaires. On a mis en place un système de commande en ligne afin que la clientèle puisse faire son panier et le récupérer par la suite à l’extérieur de la boutique afin d’éviter de faire la queue. Nous avons installé des points d’eau pour se laver les mains constamment. On a fait en sorte que les clients soient servis comme dans les marchés : ils sont éloignés des légumes, ce sont les salariés qui les servent. Nous mettons tout en œuvre pour la sécurité de mes salariés, des clients mais aussi des produits.» explique-t-il. Ne faisant aucun marché dans l’Oise, Xavier Cugnière ne manque pas de travail car le production locale est très demandée «On n’a pas vraiment de temps pour souffler. les commandes sur internet sont très importantes et les clients sont bienveillants à notre égard. Ils remarquent les efforts et le soin que l’on apporte à leur égard. Malgré cela, je ne veux pas engager de la main-d’œuvre supplémentaire pour ne pas tous réorganiser une nouvelle fois et prendre un risque sanitaire pour l’ensemble de mes employés.»

Dans la Ferme des 4 saisons, Mélanie Bonnement, agricultrice, voit ses ventes également monter en flèche. «On travaille très bien, on est même en rupture de certains produits. J’aide également d’autres producteurs à écouler leur surplus. Même si nous ne faisons pas de marché, la fin de l’approvisionnement des collèges impacte un peu les ventes. Cependant, le magasin fonctionne très bien. Nous avons mis en place un système de commande sur internet afin que les clients puissent récupérer leurs paniers au magasin.» Malgré la forte demande, Mélanie et son mari ne peuvent pas embaucher de salariés pour les aider : «On a de l’aide familiale mais nous ne pouvons pas faire appel à nos parents vu les circonstances actuelles. De plus, le magasin est trop petit. Nous engageons en règle général des saisonniers pour les mois de juin-juillet, mais nous avons pensé à juste titre à la sécurité. Il est primordial d’agir afin de lutter contre le coronavirus et cela passe par du bon sens. Donc, nous avons réorganisé notre travail afin d’éviter les risques de contaminations pour la clientèle au sein du magasin, mais aussi au niveau des produits. Toutes les réglementations sanitaires requises pour le bon déroulement de notre activité ont été appliquées.» souligne-t-elle.

Quid des risques sanitaires ?

C’est la principale inquiétude de Matthieu Lucas, de la ferme du Metz, à Bailleul-le-Soc. Outre ses huit permanents, l’exploitation embauche chaque année entre 30 et 35 saisonniers à partir de fin avril pour la récolte des asperges, des fraises puis des légumes d’été. 40 ha de l’exploitation sont dédiés aux fruits rouges et de multiples légumes occupent une vingtaine d’hectares. Suite à un passage au journal de TF1, Matthieu Lucas a reçu de nombreuses offres. «J’ai reçu environ 500 CV ou appels téléphoniques, dont 150 de l’Oise. Certains voulaient venir d’Alsace, de Bretagne, sans doute pour échapper au confinement et gagner de l’argent. Mais c’est difficile pour moi, même si ce sont des personnes très motivées. Comment vais-je gérer le risque sanitaire ? Que faire si ces personnes ont des pathologies que le Covid-19 pourrait augmenter ? Il en va de ma responsabilité d’employeur d’assurer la sécurité sanitaire de mes salariés.» Un risque qu’il existe à prendre, d’autant qu’il est difficile de connaître l’état de santé des personnes qui se présentent.

Et puis l’exploitant insiste sur les débouchés de ses productions dont certains ont été perdus, restaurants et cantines. «Les GMS annoncent qu’elles vont jouer le jeu du local, mais j’ai peur que cela soit pour elles l’occasion de jouer la carte de la solidarité alors qu’elles nous ignorent parfois le reste de l’année et oublient parfois même de nous payer ! Le message le plus important à faire passer aux consommateurs, c’est qu’il faut qu’ils consomment français avant tout s’ils veulent aider les producteurs. Qu’ils viennent directement sur nos exploitations ou qu’ils achètent ce que les GMS auront bien voulu nous acheter ! Cette attitude ne doit pas durer le temps du confinement. C’est toute l’année qu’il faut acheter français», affirme Matthieu Lucas.

Moins de Polonais

Stéphane Dreumont, maraîcher bio à Grémévillers, emploie depuis de nombreuses années des travailleurs polonais sur son exploitation en pleine croissance. Cette année, il va passer de 35 postes à une quarantaine, du fait de la demande croissante en légumes bio, qu’il livre à Biocoop, à Rungis et dans des magasins spécialisés. «Six travailleurs polonais sont arrivés avant le confinement, ils ne pourront pas repartir chez eux deux semaines avant de revenir comme ils le faisaient les autres années», explique le maraîcher. Pour trouver de la main-d’œuvre, aucune difficulté : «Depuis que l’annonce a été faite du manque de bras dans l’agriculture, je croule sous les appels de personnes en chômage partiel qui veulent venir travailler sur l’exploitation. Le problème, c’est que je m’attends à beaucoup de turn over car les personnes risquent de trouver dur le travail» annonce-t-il, dubitatif. L’exploitation est assez vaste et le bâtiment où se situe la chaîne de bottelage est suffisamment grand pour que les distances entre travailleurs soient respectées et du gel hydroalcoolique est mis à disposition. En plaine, un lit de désherbage permet un travail relativement confortable entre mai et juin. «J’ai bien peur de devoir former les personnes pendant deux semaines pour qu’elles soient efficaces et qu’elles finissent par partir car le maraîchage est difficile pour qui n’a jamais travaillé en agriculture», concède l’exploitant.

D’un autre côté, cette crise a du bon. «Les gens se rendent enfin compte de l’importance d’avoir de la nourriture produite à côté de chez soi, qui ne dépende pas du commerce international. Cela ramène au cœur des préoccupations des choses essentielles qui étaient un peu oubliées : avoir à manger et du travail», conclut, philosophe, Stéphane Dreumont.

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