L'Oise Agricole 30 mars 2020 à 16h00 | Par Christophe Dequidt

Espagne, un changement de paradigme qui s’accélère

Second pays en surface de l’UE, l’Espagne est obsédée par un mot : l’eau. Elle manque partout, elle inquiète, elle traumatise. Le pays s’estime en première ligne en Europe par rapport au réchauffement climatique. Des mesures concrètes vont devoir être prises à court terme pour préserver les deux sources principales de vie et de richesse du pays : le tourisme et l’agriculture.

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Les serres de Nicolas sont à flanc de montagne, pas un m² de perdu.
Les serres de Nicolas sont à flanc de montagne, pas un m² de perdu. - © Christophe Dequidt

Une agriculture qui a connu ces trente glorieuses depuis l’entrée dans la CEE en devenant, avec les Pays-Bas, un modèle d’organisations en filières, capable d’inonder l’Europe de légumes, fruits et de viande de porc sous toutes ses formes. L’Espagne se trouve à un croisement avec un changement de modèle agricole. Les exploitations familiales disparaissent au profit de grandes structures capitalistiques. Les fonds d’investissement rachètent progressivement les outils des filières agroalimentaires.

En 1970, le général Franco décide l’exode des habitants des montagnes de la Sierra Nevada vers les plaines côtières désertiques d’Alméria. Pour favoriser leur installation, il leur a donné à chacun un hectare de mauvaise terre. Cinquante ans plus tard, l’endroit est devenu la principale région productrice de légumes sous serre du monde. Cette province au sud du pays fait figure de potager du continent. On l’a surnommée la mer de plastique. Entre Grenade et Murcie, sur la commune d’Alméria, 35.000 hectares de serres en constante progression s’étendent, uniquement arrêtées par la mer et la montagne.

Le paysage a été totalement modifié en moins de 50 ans. L’agriculture sous serres a progressivement couvert la plaine, la plage et les versants de la montagne. La place se fait rare, entraînant une explosion du prix du foncier nu, supérieur à 400.000 €uros/ha. Plus le moindre m² qui ne soit couvert d’un plastique blanc comme neige pour favoriser la photosynthèse.

Nicolas, un pionnier

Nicolas a connu cette époque. L’hectare du départ a été multiplié par 10 avec deux zones de production. L’une sur Balancera où sont cultivées l’été des pastèques qu’il vend aux touristes. L’autre, plus en altitude à Dalias, avec deux serres, l’une de 2,9 ha, construite en 2013, l’autre de 1,1 ha en 2016. La zone est propice au poivron rouge, jaune et orange. «Il y a tellement de soleil que l’on peut produire quasiment toute l’anné, des tomates, des poivrons, des concombres et des pastèques pour alimenter l’ensemble des marchés européens», sourit Nicolas.

Une région bénie par les dieux car, contrairement à la plupart des régions d’Espagne, l’eau y coule en abondance des montagnes. Les agriculteurs ont appris à la rendre la plus efficiente. Le goutte-à-goutte a divisé par deux les besoins. Dans ces serres, les végétaux seront plantés début mai pour commencer la récolte en août. Elles produiront 400 t sur 8 mois qui lui sont payées 70 centimes/kg par sa coopérative. Tout part à l’exportation via le marché au cadran quotidien. Les poivrons mettront un jour pour rejoindre Paris, Hambourg ou Varsovie.

Nicolas a 62 ans. Autodidacte, il est fils d’agriculteur. C’est un bon producteur. Le marché, il s’en préoccupe peu. Ce qui est important, c’est la quantité produite et le prix. L’objectif est clair : gagner le plus possible en produisant le plus. Le bio est un mot qu’il n’entend pas. Ses traitements et les produits utilisés lui sont directement conseillés par un technicien qui passe à sa demande ou tous les mois. Il applique. Cela se vend naturellement et rapidement depuis des années. Ce n’est pas le cas de tous les producteurs. Ils sont de plus en plus nombreux à penser bio. Les voisins de Nicolas, plus jeunes, en sont accros. La zone est devenue la principale pourvoyeuse de légumes bio d’Europe.

Nicolas est un homme heureux. Il gagne bien sa vie comme la plupart des agriculteurs de la région, sans avoir d’aides de l’Europe. Il le mérite bien car pendant des années, il a travaillé dur, entre 15 et 18 heures par jour. D’autant plus que Nicolas s’est passionné pour la boulangerie de son frère. Il a donc ouvert, face à la mer, sa propre boulangerie qui est fermée 3 jours par an : Noël, jour de l’An et vendredi Saint. En été, avec les touristes il ouvre même toute la nuit. 7 personnes dont son épouse travaillent à la boulangerie et 5 dans les serres. Ils sont roumains et lui coûtent 50 € la journée.

L’avenir est assuré

L’avenir est propice. Ses trois enfants s’intéressent à l’agriculture. Ses deux filles sont mariées à des agriculteurs. Son fils vient d’avoir 20 ans. Il sera bientôt ingénieur agronome. Les choses pourront ensuite changer. Les nouvelles technologies vont faciliter l’évolution avec la volonté de maîtriser les intrants et, pourquoi pas, demain créer son outil pour la vente directe à l’export. Pour l’aider dans sa production, Nicolas est en train d’essayer de convaincre le propriétaire du terrain vague voisin de l’une de ses serres en montagne, équivalent d’un ha, de lui vendre. Un investissement de 30 €/m² et de 12 €/m² pour construire une serre. Un cadeau de 420.000 € qui permettra à la famille de voir l’avenir encore plus en amarillo.

Une campagne espagnole qui se vide

L’Espagne est un pays d’origine agricole comme la France. L’exode rural s’est fait tardivement, à la fin du siècle dernier, car les habitants des campagnes mourraient de faim. Un appauvrissement terrible qui a fait migrer vers les villes. Ces épreuves ont marqué les esprits. Inconsciemment, les citadins sont devenus totalement indifférents à ce qui se passe dans les campagnes. Une espèce de déni. Ils veulent oublier. Ici, on ne parle pas de ZNT ou encore de procès pour chant du coq. La conséquence est que les villages meurent faute d’habitants. On appelle cela dans la péninsule ibérique non pas l’Espagne «vide» mais l’Espagne «vidée». Lorsque l’on prend le train entre Madrid et Séville, vous avez sur des régions entières une densité inférieure à la Laponie. Il n’y a plus rien que des oliviers et du désert.

Le mouvement bio ou végan a peu de prise sur la population qui aime rire, chanter, aller à la corrida et manger. Bien évidemment, il existe, mais de façon très minoritaire. En revanche, sur l’écologie et le réchauffement climatique, la population est très sensible. Les images du désastre écologique de la Mar Menor dans la région de Murcie, une mer intérieure où les poissons meurent sous les yeux des habitants, en pleine zone agricole intensive, ont beaucoup choqué. Les annonces de la désertification de 10 à 15 % du territoire national à 15 ans inquiètent. Les Espagnols sont au premier plan en Europe, ils commencent à en prendre conscience. L’agriculture, mais aussi d’autres industries ou encore les comportements individuels, sont montrés du doigt.

Des légumes bio pour inonder l’Europe

La production de bio d’Alméria et du Sud de l’Espagne a été multipliée par 9 en 6 ans, passant de 1,3 % en 2013 à 10,3 % de la production globale du pays. Même si 90 % reste en conventionnel, la tendance va inévitablement se poursuivre. Les chiffres annoncés sont-ils vraiment du bio ? Il y a peu de doute. Dans les serres, les contrôles biologiques contre les nuisibles sont parfaitement maîtrisés et encouragés par la filière. Les acariens prédateurs et les chrysopes pour la lutte contre les pucerons sont monnaie courante, notamment par la colonie néerlandaise qui a investi dans la région.

L’entrée dans l’Europe synonyme d’eldorado

L’Espagne est probablement le plus européen des pays de la communauté même si, comme partout, on peut voir une montée d’un parti nationaliste, encore très minoritaire. Les Espagnols ont parfaitement conscience que l’Europe, depuis leur adhésion au 1er janvier 1986, a été une source de développement considérable. Les subsides de Bruxelles ont permis la construction de routes, d’aéroports, de voies ferrées, d’immeubles et le développement du tourisme. D’un pays en retard, sortant du franquisme, l’Espagne a pris son envol. Elle a particulièrement bien joué le coup, notamment sur l’agriculture et l’agroalimentaire.

L’opinion agricole est elle aussi profondément européenne. Le passage d’une grande pauvreté à une organisation en filières de production porcine, bovine, fruits et légumes fortes, efficientes et tournées vers l’international sont le résultat de ces 33 ans de partenariat européen. L’Espagne est passée d’une situation très déficitaire en 1986 à largement excédentaire de plus de 8 milliards d’Euros. Dans les campagnes quand on parle de la Pac, les paysans vous répondent la Pace (la paix). Tout un symbole.

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