L'Oise Agricole 09 février 2020 à 13h00 | Par Vincent Fermon

L’exportateur qui n’épargne personne

La formule «Chacun sa place et les céréales françaises seront bien valorisées» pourrait résumer la pensée de l’exportateur Jean-Philippe Éverling, directeur général de Transgrain France. Malgré un conteste en mouvement, il reste persuadé que l’origine France garde quelques cartes à jouer pour garder une place sur le marché mondial.

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Jean-Philippe Éverling, directeur général de Transgrain France.
Jean-Philippe Éverling, directeur général de Transgrain France. - © Agence de presse

Jean-Philippe Éverling n’a pas son pareil pour faire réagir. L’exportateur (Transgrain France) de céréales installé à Nîmes n’est plus un perdreau de l’année et n’a pas non plus sa langue dans sa poche. Sur Twitter, pas plus tard qu’il y a quelques jours, un tweet dans lequel il fustige l’action «ports morts» organisée par un syndicat personneouvrier en signe de contestation contre la réforme des retraites n’est pas inaperçu. Début janvier, invité dans le Pas-de-Calais par le groupe de négoce Vaesken, son intervention sur l’évolution du métier d’exportateur en grains a tout autant fait réfléchir les participants et parfois fait grincer quelques dents.

La France et ses «nains de jardin»

Après vingt-cinq ans d’expérience dans le domaine du négoce des céréales tant dans le monde coopératif français que privé, Jean-Philippe Éverling s’est associé à un groupe industriel Italien (Casillo) pour créer la société Transgrain France. L’exportateur débute son propos en rappelant un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. «Il y a cinquante ans, le nord de la France importait du blé dur d’Algérie et on exportait du blé tendre vers la Russie. Aujourd’hui, la France céréalière a bien changé, y compris dans son organisation. Au niveau mondial, les géants du grain ont entre leurs mains une arme plus puissante que le pétrole. Mais ces géants ne sont plus les mêmes puisque certains ont disparu et ceux qui sont restés ont du s’associer à d’autres entreprises.» Le chiffre d’affaires de ces «géants» atteint allègrement les 50 milliards d’euros, de quoi relativiser le poids d’entreprises françaises que l’on imagine et que l’on voudrait puissantes : «La France est leader en matière d’exportations de céréales, mais nos entreprises sont des nains de jardin à l’échelle mondiale. Il faut l’avoir à l’esprit.»

La France a abandonné la géopolitique du blé

Dans son panorama de l’économie céréalière française, Jean-Philippe Éverling n’est d’abord pas tendre avec les pouvoirs publics qu’il accuse d’avoir «abandonné la géopolitique du blé autant que la meunerie française». À l’heure où des dirigeants de grandes puissances mondiales – on pense à Trump, Poutine – font de leur agriculture une arme diplomatique, «jamais un homme politique français, qu’il soit de gauche ou de droite, ne parle de l’agriculture française dans ses déplacements, et c’est dommage». Sur un plan franco-français, les politiques de réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires mises en place par les gouvernements successifs ne sont pas non plus de bon augure : «Cela inquiète les pays importateurs parce qu’ils sont dépendants de notre production», assure l’exportateur, égratignant au passage les fonctionnaires travaillant les différents ministères, après avoir réglé ses comptes avec leurs patrons : «Avant, dans chaque ministère, il y avait des gens qui avaient un lien avec l’agriculture. Aujourd’hui, ils sont tous issus du même moule, des mêmes arrondissements».

Dans une lancée où chacun doit s’attendre à prendre une cartouche, Jean-Philippe Éverling n’épargne pas non plus la profession agricole, même s’il faut y voir davantage une recommandation qu’une mise en cause directe. «À la CGT, Martinez s’est fait un nom, alors que son syndicat ne compte que 600 000 adhérents. Même s’ils sont répartis dans différentes branches, ils arrivent à faire front quand il faut nous casser les pieds. Dans le syndicalisme agricole, alors que les agriculteurs sont bien plus nombreux, on n’est pas capable de faire la même chose !»

Dans la manière qu’elle utilise pour se vendre, la filière céréalière française pourrait également mieux faire. Au regard de ce qu’elle représente – elle est le quatrième contributeur de l’excédent de la balance commerciale française -, la production française mériterait davantage de «reconnaissance». Problème, selon Jean-Philippe Éverling, les mots utilisés ne sont pas bons : «Quand on veut parler du poids des céréales françaises, on ne parle que d’hectares alors qu’il faudrait parler en équivalent Airbus.» Selon la formule proposée par l’exportateur, les exportations françaises de céréales représenteraient ainsi l’équivalent de 120 Airbus A320. Dans le même temps, Jean-Philippe Éverling semble regretter sur un air de «c’était mieux avant» l’époque où chaque maillon de la filière tenait un rôle spécifique. «Aujourd’hui, notre métier, celui d’exportateur, n’a plus rien d’artisanal. De nouveaux joueurs sont arrivés attirés par la volatilité. Les patrons de ces entreprises ne sont plus des commerçants. Ils sont devenus des juristes puis des financiers. Les grandes compagnies aussi sont de plus en plus industrielles et de moins en moins traders, en étant plus diversifiées.» Plus localement, il fustige «ces OS qui veulent être exportateur, les agriculteurs qui veulent jouer les OS, et au final, chacun y perd. Plus personne ne respecte la place de l’autre dans la filière». Si on ajoute à cela le fait qu’un certain nombre de pays veulent reprendre en main le commerce et la distribution des céréales, l’on en vient à se dire qu’il faut être sacrément solide pour espérer tirer son épingle du jeu.

Des raisons d’y croire quand même

En dépit d’un tableau bien sombre, et pour peu qu’on n’ait pas quitté l’assemblée avant la fin, la conclusion de Jean-Philippe Éverling laisse néanmoins entrevoir quelques lueurs d’espoir : «Je n’ai pas de boule de cristal, mais je suis confiant dans la filière française. Le changement est difficile, mais il y a quand même des opportunités», assure-t-il (si,si). La première de ces opportunités est le climat dont bénéficie la France : «Le climat tempéré de la France permet une production stable, ce qui est avantageux par rapport à d’autres zones de production dans le monde plus sujettes à des accidents.» Le second changement, et il est de taille, a déjà commencé : «Demain, agriculteurs et organismes stockeurs seront encore plus qu’aujourd’hui des acteurs du marché. Cela ne va pas changer grand chose sur la commercialisation, mais le changement se fera sur la manière de produire. Producteurs et OS devront travailler le sujet ensemble, comme ils commencent à le faire. Hier, la filière céréalière était segmentée, mais demain, les négociations commerciales ne se feront plus en cascade. Tous les acteurs de la filière seront associés autour d’une même table et parleront d’une même voix, en partageant les mêmes objectifs. Ce n’est plus le moulin X qui discutera avec l’industriel Y, mais tous les maillons de la chaîne qui seront associés.» Dernier avantage, et pas des moindres, «la France a la réputation d’être une origine fiable. La maîtrise technique est là, c’est une véritable chance». Ouf, tout n’est donc pas perdu pour la céréale française... «si chacun revient à la raison dans un respect mutuel du travail individuel et collectif», défend Jean-Philippe Éverling.

Grève et perte de marchés à l’export

L’export de céréales paie un lourd tribut aux grèves SNCF et dans les ports, a alerté Intercéréales dans une lettre aux pouvoirs publics le 20 janvier. «Près de 450 000 t de céréales sont bloquées dans les ports français (Dunkerque, Rouen, La Pallice, Montoir, etc.)», écrit-elle. Les clients étrangers «commencent à se positionner sur des origines alternatives : nord-Europe, Baltique et mer Noire». Avec les blocages actuels dans les ports, «le pire est à venir», redoute Intercéréales. «On est à un point d’inflexion : si la grève se prolonge, des flux à l’export seront perdus», considère Jean-François Lépy (Soufflet Négoce), référent logistique à l’interprofession. Cette grève tombe d’autant plus mal que la France est «en phase de reconquête au Maroc, en Afrique de l’Ouest, face à la concurrence de la Russie qui avait gagné des parts de marché ces deux dernières années». Le 28 janvier, Jean-Philippe Éverling s’était fendu d’un tweet rageur vis-à-vis de la CGT pour son opération «ports morts» conduisant l’exportateur a renoncer à l’origine France pour l’un de ses clients au profit d’une autre origine ; ce qui n’a visiblement pas plu au dit acheteur.

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