L'Oise Agricole 12 décembre 2019 à 16h00 | Par D.

Le blé, incontournable arme géopolitique

Le 10 décembre, UniLaSalle a organisé une conférence sur la problématique du blé français au sein du marché et de l’échiquier mondial.

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De gauche à droite : Michel Portier; directeur général d’Agritel ; Alexandre Marie, directeur des marchés du groupe Vivescia ; et Guillaume Van De Velde, directeur du groupement coopératif Cérémis.
De gauche à droite : Michel Portier; directeur général d’Agritel ; Alexandre Marie, directeur des marchés du groupe Vivescia ; et Guillaume Van De Velde, directeur du groupement coopératif Cérémis. - © D.

«Pour la campagne blé 2019-2020, plus d’une tonne de blé collectée sur deux durant la campagne débutée le 1er juillet dernier, sera exportée. Sur les 39 millions de tonnes (Mt) de blé produites, 35,9 Mt seront collectées et près de 20 Mt seront exportées», d’après Michel Portier, directeur général d’Agritel.

Sur le marché intérieur, 9,8 Mt de blé seront destinées à l’alimentation humaine et 5,4 Mt de grains seront transformées par les industriels de l’alimentation animale. Au cours actuel, le blé est quasiment aussi compétitif que le maïs produit en Europe ou importé d’Ukraine. Hors de l’Union européenne, 11,3 Mt devront être expédiées d’ici le mois de juin prochain pour que la France n’achève pas pas la campagne avec des stocks de report excessifs. Au cours des douze mois précédents, les exportations avaient porté sur 9,75 Mt.

Concernant les débouchés du blé français pour la consommation intérieure, dans la catégorie food (meunerie, amidonnerie, glutennerie…), les attentes portent sur les variétés proposées, la teneur en protéines et l’homogénéité. «On ne trouve pas vraiment de concurrence, le blé français sera toujours compétitif» affirme Guillaume Van De Velde, directeur du groupement coopératif Cérémis. Dans la catégorie Feed Fab (alimentation bétail), les attentes s’axent essentiellement sur le prix. Par contre, la concurrence se tourne vers le maïs et l’orge fourragère française, ponctuellement vers le maïs d’origine mer Noire.

«On trouve également les attentes sociétales qui sont de plus en plus importantes. En effet, on demande d’utiliser ou d’interdire les produits phytosanitaires et aussi de réduire les insecticides de stockage. Le blé doit être garanti sans traces !» explique Guillaume Van De Velde.

Il tient à préciser que cela a permis de créer plus de filières tracées et de cahiers des charges reconnus comme «Label Rouge», «CRC», «filière Mc Donald», «Durable» avec la FSA, et la filière «bio». «On peut aussi ajouter l’augmentation des locavores et des circuits où l’on sigle sur les produits origine Île-de-France ou origine Hauts-de-France», ajoute-t-il.

Cependant, Alexandre Marie, directeur des marchés du groupe Vivescia, sonne l’alerte en déclarant que «la plus grosse menace serait que les qualités deviennent demain le standard de marché et que leur valeur ajoutée soit réduite à zéro. Afin d’assurer un avenir à l’agriculture il faut optimiser les coûts de production !»

Le Maroc pourrait constituer un débouché pour le blé français. Le royaume chérifien n’a produit que 4,5 Mt de blé dur et de blé tendre alors que 7 Mt avaient été récoltées l’an passé. La France peut aussi espérer reconquérir les marchés des pays subsahariens. Il ne faut pas oublier que le magazine britannique The Economist a désigné que l’agriculture française est le modèle le plus durable du monde pour la 3e année consécutive. Mais est-ce que ce critère suffit pour être compétitif ?

La mer Noire, la nouvelle bourse du blé ?

Qui dit mer Noire, dit Russie ou bien Ukraine, les nouveaux monstres agricoles, notamment dans le secteur du blé. «Peut-être qu’un jour (…) le blé remplacera les hydrocarbures en tant que source principale de revenus de la Russie» assure Vladimir Poutine sur son engagement de la locomotive économique agricole.

La campagne céréalière 2018-2019 n’a pas été marquée par des évènements climatiques pénalisants dans le monde. «Le réchauffement climatique n’est pas un problème, mais une opportunité» souligne Michel Portier.

La Fédération de Russie est une grande puissance céréalière tournée vers l’exportation, mais son objectif est de peser encore davantage sur le marché mondial et d’exporter 50 Mt de céréales d’ici 10 à 15 ans (soit 20 % du marché mondial). L’immensité du territoire russe (17 Mkm²) laisse disponibles pour l’agriculture 386 Mha de terres (selon les statistiques officielles russes), dont 60 % de surfaces cultivées (parmi lesquelles la moitié sont des tchernoziom, terres noires célèbres pour leur fertilité exceptionnelle) et 24,5 % de pâturages. Les 15,5 % restants, soit 56 Mha, sont en jachère.

Le climat continental est très rigoureux avec une période végétative réduite et des aléas climatiques fréquents (sécheresse, gel, fortes pluies) générant une forte variabilité interannuelle des rendements.

La Russie n’a cependant toujours pas retrouvé le niveau de sa production agricole d’avant 1992. La production agricole brute dans le pays a augmenté modestement en 2017 de 2,4 % par rapport à 2016 (après + 3,3 % en 2014, + 3 % en 2015 et + 4,8 % en 2016).

L’embargo politique commence à montrer ses premiers effets sur la production russe, même si ceux-ci ne concernent que certaines filières (déjà en croissance avant l’embargo, aussi l’effet de celui-ci est difficile à estimer). La chute du rouble et les sanctions occidentales portant sur les banques russes ont rendu plus difficiles certains investissements (hausse du coût des crédits, augmentation du prix des matériels, équipements, machines et animaux importés). L’augmentation de la production agricole est donc toujours constante, mais modérée.

En Russie, les températures hivernales moins rudes favorisent l’extension de la culture des céréales d’hiver dans des régions où seules les cultures de printemps étaient auparavant envisageables. Aussi, le potentiel de production de l’agriculture russe n’a cessé de croître puisque le potentiel de production des variétés d’automne est plus élevé.

Les nouvelles subventions portent essentiellement sur les machines agricoles produites en Russie (30 % du montant remboursé aux producteurs russes), sur les taux d’intérêt bonifiés (la bonification est passée de 7 % en 2015 à 11 % en 2017), sur les investissements qui concernent également le secteur de la transformation et sur le cofinancement des frais de transport des céréales.

Les trois directions prioritaires en matière de soutien du secteur agricole en 2018 sont : la construction d’élevages laitiers, le soutien des fermes familiales et l’augmentation du cheptel de bovins allaitants. Les objectifs du nouveau ministre de l’Agriculture, Nikolaï Patrouchev, nommé en juin 2018, sont d’attirer des investisseurs et de stimuler la demande des consommateurs.

La Russie demeure un acteur majeur sur le marché mondial des céréales : 5e exportateur en 2017-2018 avec 45 Mt, en croissance continue. Son objectif est d’exporter 50 Mt d’ici 10 à 15 ans, soit 20 % du marché mondial. En 2017, la Russie est devenue le 1er exportateur mondial de blé. Pourtant, tout n’est pas rose dans ce scénario.

Côté logistique intérieure, plus de la moitié des silos sont très vieux et respectent donc pas certaines normes. L’acheminement des marchandises pâtit des axes routiers insuffisants et des trains vieillissant utilisés comme outils de stockage. Certains acteurs privés investissent toutefois dans la modernisation des ports.

Durant cette table ronde, Michel Portier a annoncé en direct que l’Égypte était en train de faire un appel d’offre sur du blé. Résultat des courses : l’Égypte achète 355.000 t de blé dont 120.000 t de français, 115.000 t de russe, 60.000 t d’ukrainien et 60.000 t de roumain. Neuf bateaux vendus à l’Égypte depuis le début de la campagne pour l’origine France !

Pour Alexandre Marie, «De nos jours pour devenir une grande puissance mondiale, il faudra devenir une grande puissance agricole !» Autre citation, mais cette fois-ci de Karl Marx, «qui contrôle la culture, contrôle l’idéologie». L’avenir s’écrira donc à partir des politiques agricoles.

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