L'Oise Agricole 21 mars 2020 à 15h00 | Par Christophe Dequidt

Les Pays-Bas, un autre monde !

Ce petit pays en surface est au 2e rang mondial en ce qui concerne l’excédent commercial agro-alimentaire après les USA. La notion de marché, lié à l’offre et la demande, est au cœur de toutes les conversations. Le défi sera, sans aucun doute, interne avec la poursuite d’une production qui devra répondre aux demandes sociétales sur une terre usée par des années d’intensification.

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Le pays le champion du monde pour la production de fleur sous toutes ses formes, aux Pays-Bas, mais aussi à l’étranger.
Le pays le champion du monde pour la production de fleur sous toutes ses formes, aux Pays-Bas, mais aussi à l’étranger. - © C.D.

Les circonstances de la vie font qu’en 1992, Peter qui a 14 ans, doit travailler à la ferme car son père tombe gravement malade. L’école est progressivement abandonnée. Il apprendra tout seul, sur les conseils que son père lui donnait de l’hôpital. La maturité est précoce mais très efficace. Rapidement Peter devient un chef d’entreprise accompli. À 18 ans, il devient le gérant. «Lorsque j’ai souhaité m’installer, les aides m’ont été refusées car j’étais trop jeune et sans diplôme». Il arrive toutefois à obtenir la confiance des banques qui lui accorde un prêt sur 30 ans où il ne rembourse que les intérêts chaque année (3 à 4 %) et le capital in fine.

Le prix des terres

Être agriculteur dans la famille Van Damme est une tradition. «Nous sommes la troisième génération d’agriculteurs. Mon grand-père a migré dans les polders en 1965 avec l’achat de 17,5 ha. Progressivement, nous avons racheté des terres pour aujourd’hui cultiver 200 ha avec la moitié en propriété. Le reste appartient à l’État et à des particuliers». La sœur de Peter ne travaille pas dans l’agriculture, il a dû l’indemniser. Heureusement, il a fait cela dès son installation car aujourd’hui il serait impossible de l’indemniser au prix actuel dépassant les 120.000 €/ ha. « Les 17,5 ha du départ ont presque été donnés à mon grand-père car c’était la période de la création des polders. L’État devait absolument installer des agriculteurs pour nourrir la population». Plus rien à voir avec ce que l’on vit de nos jours. Début 2019, un voisin a mis en vente 10 ha. Le lendemain Peter lui propose 120.000 €/ha, réponse «You are joking» (tu plaisantes). Il les a vendues en 2 jours à 135.000 €/ ha.

Des cultures de rente

Peter cultive des productions spéculatives à forte rentabilité mais à risques. «Les pommes de terre sont livrées chez Mac Cain en contrat avec une marge confortable. Je fais aussi des plants qui seront livrés partout dans le monde. Les oignons partiront eux aussi à l’international en semences. Je n’ai pas de certification. L’origine suffit». Ses betteraves sont traitées localement.

Pour les carottes qui sont valorisées à l’export via un trader, c’est plus aléatoire. «C’est un peu le loto et je dois les stocker 6 mois pour avoir le bon prix». Les céréales ne sont que des cultures de rotation où il espère simplement être à l’équilibre, dans le meilleur des cas. Pour compléter les revenus, Peter loue à un voisin quelques hectares pour des bulbes de fleur à 2.500 €/ha/an ou du fourrage à 1.500 €/ha/an. Il a un magasin de vente directe d’oignons et de pommes de terre dans le garage de la ferme. «Pour éviter d’avoir quelqu’un en permanence, j’ai mis une petite boite où le gens paient eux-mêmes. Mes clients jouent pleinement le jeu en payant et je n’ai jamais eu de vol». Peter a la chance de pouvoir louer des emplacements pour éoliennes, très présentes dans la région, pour 50.000 €/an.

S’impliquer dans la défense du métier

Peter pense qu’il faut être plus présent dans les autres milieux que l’agriculture. Il est un représentant très actif de l’association Boer bewust qui lutte contre les contre-vérités sur l’agriculture. C’est un habitué de plateau TV et des médias. «Chacune des parties tente de défendre ses positions et ses propres intérêts, l’agriculture et les agriculteurs doivent être présents. Je suis très déçu par le débat sur les pesticides qui est toujours accusateur. Nous proposons une 3e voie raisonnée avec le moins possible de phytosanitaires et de produits chimiques. Le bio, c’est du marketing. Dans nos exploitations de légumes, il faut employer jusqu’à 40 personnes pour répondre aux normes.» C’est impossible de les trouver, de les payer et de les garder. Peter est déçu par le débat public autour des pesticides.

Les Pays-Bas et l’Europe

Les Néerlandais adorent l’Europe qui leur offre des débouchés économiques. Ils ont ainsi développé une logistique qui les rend très compétitifs sur l’ensemble de la CEE. Les externalisations de production à l’étranger, en fleurs et légumes notamment, qui sont ensuite vendues sur les grands marchés de vente aux enchères ou livrées directement, confortent cette place centrale européenne pour le commerce.

Lorsque l’on parle du premier pilier, les agriculteurs néerlandais sont beaucoup plus réticents car ils l’estiment trop sociale. Cela maintien ou développe des agriculteurs qui n’ont pas leur place économiquement. Une concurrence jugée déloyale notamment par rapport à la France ou les pays de l’Est. Les agriculteurs néerlandais et leurs représentants à Bruxelles sont clairement pour un abandon de ces aides directes et surtout des contraintes de production. Il faut laisser faire les lois du marché. Ils estiment qu’il faut être adulte et accepter l’économie capitaliste. Leur volonté est de garder le marché le plus ouvert possible. Airbus fait souffrir nos fromages, les accords du Ceta aussi, ce n’est pas normal. Il faut se défendre.

L’agriculture et les citoyens

Lors des grandes manœuvres de réduction du train de vie de l’État et de diminution du nombre des fonctionnaires, au début des années 2000, le ministère de l’Agriculture avait disparu. Il avait été intégré au ministère de l’Économie. Il est significatif de constater qu’il a été recréé en 2016. Sa ministre, Carola Schouten, non spécialiste de l’agriculture, a souhaité immédiatement écrire un manifeste sur la vision de l’agriculture demain qui stipule que celle-ci doit plus prendre en compte les demandes des consommateurs et des citoyens dans une agriculture dite «circulaire». Elle a aussi changé l’intitulé du ministère en «Agriculture, nature et qualité de l’alimentation». Pour elle, les liens sont indissociables.

Globalement, les Néerlandais sont très mitigés sur leur agriculture. Ils estiment que c’est plutôt un facteur polluant. Peu de citoyens ont un lien direct avec leur agriculture. Ils ne se souviennent pas que leur pays pour nourrir sa population, a créé les polders à la fin de la guerre, permettant de gagner sur la mer, près d’un tiers de territoire en plus. Leur seule relation avec le monde agricole est une fameuse émission de téléréalité qui fait un tabac. Cela entraîne que les acteurs des filières ne cessent d’expliquer à quel point cette agriculture est performante et facteur de devises dans l’économie néerlandaise. Des arguments qui marquent mais ne suffisent pas.

Récemment le 1er octobre, pas moins de 500 tracteurs et plus de 1500 paysans ont défilé dans le centre de La Haye au cri de «Pas de fermiers, pas de nourriture», provoquant 1136 kms de bouchons. Le pays n’avait pas vu cela depuis plus de 30 ans. A l’origine de ce ras-le-bol, la décision de l’équivalent du conseil d’État français qui accuse les agriculteurs de pollution essentiellement sur les émissions de gaz à effet de serre. La volonté est de diviser par deux le nombre de têtes en bloquant tous les projets. Insupportable pour les organisations agricoles qui préconisent plutôt de s’attaquer à l’aérien.

Coopération

Le système mutualiste et les coopératives dans l’agroalimentaire sont un facteur clé de la réussite et de puissance, alors que les Cuma sont rarissimes. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le pays a créé un réseau mondial et dense avec des multinationales, leaders dans les domaines des fleurs, des légumes et des plants, aidées par les infrastructures portuaires de Rotterdam. L’organisation notamment des fameux veilings (marché aux enchères) mutualistes, attirent des acheteurs de l’ensemble de la planète.

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