L'Oise Agricole 04 mai 2020 à 11h00 | Par Christophe Dequidt

Pologne, une volonté de revanche

Après quelques siècles d’invasion souvent barbares, les génocides nazi et russe durant la seconde guerre puis le joug de l’empire soviétique pendant 44 ans, la Pologne respire enfin même si elle garde un profond traumatisme.

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Lorsque Lech reprend la ferme en 1989, il n’y avait pas un seul pommier sur l’exploitation.
Lorsque Lech reprend la ferme en 1989, il n’y avait pas un seul pommier sur l’exploitation. - © Christophe Dequidt

Peuple martyr, il a fallu l’entrée dans l’Union Européenne en 2004 pour voir le pays décoller économiquement et avoir aujourd’hui l’une des croissances du PIB les plus importantes d’Europe + 5% en moyenne triennale. La grande majorité de l’agriculture est restée absente de ce développement comme immobile sur le chemin de la croissance, avec plus d’un million d’exploitations de moins de 3 hectares.

En Pologne contrairement aux autres républiques de l’Union Soviétique, les Kolkhozes n’étaient pas dominants mais une petite agriculture privée rurale. Konrad, le père de Lech, reprend la ferme de 14 hectares pour vivre chichement de légumes, de céréales et de quelques animaux, en 1963. Pendant ce temps, Lech travaille comme mécanicien dans une concession automobile. A sa mort, en 1989, la ferme est orpheline. Pas question pour Lech de la louer ou de la vendre.

Des pommes car ça paie

«Je ne pouvais me résoudre à voir disparaitre la ferme», sourit Lech. Il s’installe mais pas question pour lui de vivre comme ses parents pauvrement et sans avenir, d’autant plus que sa femme à un travail intéressant. Que faire sur 14 hectares qui puissent être rentable et valorisant. «J’en ai parlé à des voisins qui m’ont fait découvrir l’intérêt d’un verger de pommes. La demande était très forte notamment du voisin russe. Les marges sont très confortables». Lech se lance. «On a d’abord planté 2 hectares, puis 2 autres 2 ans plus tard. Un investissement de plus de 12.000 euros par hectare». Les banques ont suivi car la production de pommes était à l’époque rémunératrice. «Il a fallu faire le dos rond. Le retour d’investissement n’est revenu que 3 années plus tard pour les premiers hectares». Beaucoup de stress mais la réussite est complète qui lui a permis de poursuivre le développement du verger. Aujourd’hui, les 14 hectares sont plantés avec un renouvellement, en moyenne, tous les 12 ans soit parce que l’arbre ne produit plus assez, soit qu’il faut changer de variétés.

L’embargo russe

2014 est une date noire pour Lech et l’ensemble des producteurs de pommes de Pologne. Finie la facilité d’un export maitrisé et très rentable. Les 30% des pommes nationales à destination de Moscou devront trouver une autre destination pour cause d’embargo. Dans un premier temps, l’Ouest en fera les frais avec des pommes bradées qui arrivent sur l’ensemble des marchés de la Communauté Européenne. «Nous ne pouvions continuer à perdre de l’argent comme cela a été le cas durant 3 ans», se souvient Lech, encore très marqué par cette période.

La Pologne va s’organiser en créant sa filière de groupement de producteurs de pommes, essentiellement pour dynamiser l’export puisque 70% de la production doit quitter le pays. «Je récolte 400 tonnes par an de fruits. J’ai réussi à contractualiser 100 tonnes avec 10 magasins de la ville de Ptock, toute proche. Un commerce maitrisable, facile et rentable sans soucis logistique. Il reste 300 tonnes qui doivent absolument partir à l’export». Dans un premier temps Lech a travaillé avec une entreprise privée qui répartissait les tonnages en fonction de l’actionnariat. Comme il ne voulait pas investir lourdement dans une aventure qui lui paraissait peu fiable, il se sentait lésé. «Maintenant, je travaille avec plusieurs exportateurs. Il me contacte quand ils ont des marchés. Par exemple, j’envoie depuis l’an passé des pommes en Inde. Elles partent en bateau pour un voyage de 6 semaines du port de Gdansk à Bombay via le canal de Suez. Peu mature, gazée avant l’entrée dans les containers réfrigérés, elles supportent le voyage». Les polonais ont aussi rapidement compris que l’embargo russe pouvait se détourner s’ils étaient prêts à faire un petit sacrifice sur leurs marges.

C’est ainsi qu’ils ont multiplié les contrats avec des sociétés biélorusses, serbes ou Kazakhs. Le principal problème reste la fluctuation de la récolte. «Nous avons des années qui se suivent et ne se ressemblent pas. A cause du climat (gel, sécheresse, abondance d’eau) et de la pression sanitaire, la récolte peut aller du simple au triple». Le pays peut passer d’une situation de forts excédents à une tout juste autosuffisance. Lech essaie de jouer sur la saisonnalité, grâce à ses deux frigos. «Le prix des pommes à la vente au moment de la récolte est de 3 zlotys/kg pour un coût de revient de 2,95. Si je la garde au frais jusqu’au printemps, je peux en tirer 4,5 zlotys, dans une année normale». Cela se joue à peu d’autant plus que 15% de la récolte part à la presse pour faire du jus qui sera valorisé à un prix inférieur au prix de revient.

Comment assurer une pérennité

Sans un tel contexte, le verger polonais a plutôt tendance à se réduire un peu chaque année. Les efforts sont surtout faits sur la qualité et le renouvellement des vergers avec des variétés plus en adéquation avec les marchés internationaux.

Lech investit encore sur l’avenir avec 2 hectares cette année replantée en gala. Il tenterait bien la Pink Lady dans un futur proche. Investissement qu’il espère pouvoir transmettre un jour, lui qui a 54 ans. Mais les deux fils de Lech ont choisi une autre voie professionnelle. Lech ne désespère pas car il est déjà grand-père de 2 garçons qui forcément pour lui sont des repreneurs potentiels.

Vive l’agriculture, mais sans odeur

Quand on a eu faim, que le souvenir des queues à la porte des magasins est encore très vivace, on respecte la nourriture. Cette douloureuse histoire a donné aux Polonais la notion de respect de ses paysans. Les citadins adorent les petits plats préparés par les mamies, considérés comme bio car respectueux de la tradition de culture et d’élevage. Mais les temps changent, on commence à s’embourgeoisait comme ailleurs. Bon nombre de citadins achètent une petite maison à la campagne et commencent à trouver que ces paysans troublent leur petit confort. Ce qui les gêne, ce n’est pas l’utilisation des produits de protection des cultures, mais l’odeur des épandages de lisier surtout issue de l’aviculture dont la Pologne est le premier pays producteur européen. Les agriculteurs sont aussi jalousés parce qu’ils touchent «un pactole» de l’Europe pendant que les autres citoyens n’en reçoivent pas. Comment comprendre alors qu’ils veulent en plus des prix de produits élevés, eux qui achètent par excellence à des prix discount. Les paysans ont bien compris qu’il fallait développer une agriculture performante. Elle se limite, trop souvent, aux 5% de fermes qui cultivent plus de 30 hectares et qui exportent. On y retrouve de l’agriculture de précision, un début d’agriculture de conservation des sols et un suivi sanitaire des élevages. Les autres, 90% ont moins de 4 hectares, se contentent d’une agriculture de subsistance, avec pour certains des livraisons par petits camions, en faisant du «porte à porte» dans les villes pour vendre en direct quelques légumes ou un peu de viande.

Des positions fortes sur l’Europe

Que de chemin parcouru depuis ce 1er mai 2004, date d’entrée dans la Communauté Européenne. Un événement qui avait été précédé par un autre aussi important pour le Polonais, l’entrée dans l’OTAN en 1999. De cette Pologne, proche du seuil de pauvreté dont les principales forces vives s’expatriaient pour survivre en vendant leur force de travail, il ne reste plus grand-chose. Le pays connait aujourd’hui l’une de plus forte croissance de PIB en Europe et le taux de chômage est le plus bas du continent avec moins de 3%. C’est d’ailleurs un véritable phénomène de société car il existe une recherche de salariés récurrente non satisfaite. La compensation viendra de l’Ukraine voisine. La Pologne se sent protégée de la Russie, l’envahisseur historique et redouté. Même si elle continue à penser que seuls les Etats-Unis seraient en capacité de les défendre contre l’ogre russe, ils profitent largement de la manne européenne.

Alors Le populisme actuel dont nous parle les médias semble être un leurre. Il fait partie de la tradition. Il permet de s’affirmer. Bien sûr, Il existe bien de la rancœur. On reproche encore à l’Europe de l’Ouest, la trahison de Napoléon du début du XIXème ou le manque de compassion et d’aides concrètes après la chute du mur de Berlin. Mais, pour rien au monde, ce peuple n’engagerait des démarches du type «Polixiste».

Une église omniprésente

Symbole dans la lutte pour la liberté du peuple en 1989, sublimée par l’élection du pape Jean Paul II, l’église joue un rôle prépondérant dans la vie politique et sociale du pays. A la libération et la privation des Kolkhozes, l’église a reçu un domaine conséquent qui reste secret mais estimé entre 80 et 120 000 hectares. Elle loue ces terres qui sont, pour elle un trésor, gage de pérennité. En contrepartie, elle a toujours été proche et solidaire avec le pouvoir. Son aura auprès de la population rurale à 95% catholique, en grande majorité pratiquante, est réelle.

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