L'Oise Agricole 13 avril 2019 à 14h00 | Par M.N.

Patates : la concurrence belge gagne les champs

Après la concurrence des usines belges de transformation de la pomme de terre en frites, chips et autres purées, arrive maintenant celle des agriculteurs belges.

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- © UNPT

Depuis près de quinze ans, la filière de la pomme de terre et le ministère de l’Agriculture français constatent que, dans ce secteur, la France est en train de devenir producteur de matière première, et que la Belgique transforme celle-ci, engrangeant ainsi de la valeur ajoutée et créant des emplois outre-Quiévrain. En 2006, à la demande du ministère de l’Agriculture, l’inspecteur général de l’agriculture, Jean-Baptiste Danel, avait produit un rapport pour essayer de comprendre pourquoi le développement de l’industrie se faisait en Belgique, ainsi qu’aux Pays-Bas et en Allemagne, mais pas en France (cf. graphique).

La France a pourtant un niveau de productivité par actif supérieur à celui de ses voisins et un coût de l’énergie inférieur, mais les points faibles l’emportent sur les points forts. Treize ans après le rapport Danel, qui ne fut jamais publié, les tonnages de pommes de terre mis en oeuvre par l’industrie française, hors fécule, n’ont pas évolué. «Chaque année, la France exporte 1 à 1,2 million de tonnes de pommes de terre vers la Belgique et, en 2018-2019, on sera dans le haut de la fourchette», indique Martin Mascré, directeur de l’UNPT.

Des freins à l’investissement

Les industriels étrangers sont réticents à s’implanter dans l’Hexagone parce que la France est perçue comme un pays compliqué en termes de relations sociales et de procédures administratives, résume Arnaud Delacour, président de l’Union nationale des producteurs de pommes de terre (UNPT).

S’agissant des procédures administratives, Arnaud Delacour a rappelé a contrario le cas de l’industriel Clarebout Potatoes, en Belgique, qui, après l’incendie de son usine en septembre 2015, a retrouvé ses capacités de production en décembre et les a doublées en mars 2016. «En France, un an après, la commission d’enquête aurait à peine remis ses conclusions.»

Une dimension industrielle

L’industrie belge poursuivant sa croissance (cf. encadré), il était naturel que des agriculteurs aux méthodes entrepreneuriales aient commencé à investir dans la culture de la pomme de terre. Mais pourquoi des agriculteurs belges et non pas des agriculteurs français ? «Cela découle de la culture belgo-néerlandaise. Le chef d’exploitation a une vision d’industriel», avance Stéphane Delmotte, producteur de pommes de terre près d’Arras, et membre de la Confédération paysanne.

De plus, voyant les besoins de l’industrie belge, de laquelle ils sont proches, et n’ayant pas le foncier disponible, ils cherchent à saturer l’utilisation de leur matériel en allant prospecter des terres dans le pays voisin. L’hectare de terre agricole peut coûter dix fois moins cher en France qu’aux Pays-Bas, selon l’UNPT. La venue des agriculteurs belges était jusque-là remarquée près de la frontière, mais, depuis un an, «dans la région d’Arras, on les voit arriver avec des machines énormes», poursuit Stéphane Delmotte.

L’essor de la sous-location

Dans cette logique de recherche d’hectares pour approvisionner l’industrie belge, très demandeuse de volumes de pommes de terre, de plus en plus de ces agriculteurs belges sous-louent des terres, une pratique interdite. «C’est ce qu’on pourrait appeler l’acte III», qualifie Arnaud Delacour. Très équipés en matériel, maîtrisant les méthodes pour abaisser les coûts par des économies d’échelle et en faisant travailler des équipes de jour et des équipes de nuit de salariés détachés pour le travail du sol et les arrachages de pommes de terre, ils sont prêts à faire des chèques de

1 200 à 1 500 e par hectare à des fermiers français qui leur donnent des surfaces à sous-louer. C’est parce qu’ils ont atteint un haut niveau de rentabilité qu’ils sont gagnants en sous-louant au prix fort.

Les fermiers, quant à eux, y gagnent : sans débourser de sommes en engrais, phytos, carburants et plants, ils empochent près de dix fois ce qu’ils versent à leur propriétaire qui, lui, ne peut augmenter le prix du fermage, très encadré.

Une dérive qui se répand

Ce phénomène de sous-location «industrielle» est suffisamment répandu pour que le site «echangepatate.fr» d’échanges de parcelles ait décidé, en accord avec l’UNPT, de plafonner à 20 hectares les échanges. Cela parce qu’il est connu que les agri-managers belges, qui demandent des échanges de parcelles, ont des ambitions de surfaces dix fois plus importantes. Mickaël Jacquemin, fondateur de ce site, et producteur de pommes de terre lui-même, explique que la sous-location est une dérive du système d’échanges de parcelles, lequel «rend un vrai service» aux agriculteurs qui ont des parcelles éloignées de chez eux et qu’il est coûteux de remembrer. L’échange de parcelles permet aussi aux agriculteurs d’allonger leurs rotations : un producteur de pommes de terre cultive de la pomme de terre chez un céréalier, et ce dernier sème des céréales chez le premier, afin de casser le parasitisme pour réduire le recours aux pesticides.

Dans la sous-location menée à l’échelle industrielle, on est loin de ces préoccupations agronomico-environnementales. Cherchant à colmater la brèche, Arnaud Delacour estime qu’une solution d’avenir serait que les usines de transformation choisissent de s’implanter dans les zones de production, où elles auraient «un véritable avantage compétitif», et non près des ports d’exportation. Située dans les lieux de production, la transformation française n’expédierait que des produits finis, c’est-à-dire moins de tonnes et plus de valeur ajoutée. Une évolution qui serait favorable au bilan carbone, à l’emploi et limiterait le problème de la sous-location.

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