L'Oise Agricole 21 mars 2019 à 09h00 | Par Gaëtane Trichet

Vers une convergence des modèles conventionnel et bio en 2030 ?

Face à la pression médiatique et politique de plus en plus forte, comment les filières agricoles françaises peuvent-elles s’adapter ? Une chose est sûre pour tous les intervenants, il faut répondre aux attentes des consommateurs. Mais en donnant des moyens aux agriculteurs, qu’ils soient techniques, financiers et innovants.

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De gauche à droite : Guillaume Gandon, Philippe Pinta, Arnaud Delacour, Emmanuel Pigeon animateur de la table ronde, Emmanuel Woronoff et Eric Legras ont participé à la réunion organisée le 4 mars à Cuffies par Ogalia, le nouvel organisme de gestion agréé né de la fusion de l’ARAPL (Somme), de Gestion Assistant  (Oise) et d’Atout Gestion Agréé (centre de gestion agréé de l’Aisne) le 1er janvier 2019.
De gauche à droite : Guillaume Gandon, Philippe Pinta, Arnaud Delacour, Emmanuel Pigeon animateur de la table ronde, Emmanuel Woronoff et Eric Legras ont participé à la réunion organisée le 4 mars à Cuffies par Ogalia, le nouvel organisme de gestion agréé né de la fusion de l’ARAPL (Somme), de Gestion Assistant (Oise) et d’Atout Gestion Agréé (centre de gestion agréé de l’Aisne) le 1er janvier 2019. - © Gaëtane Trichet

Philippe Pinta, président de l’AGPB jusqu’à ces dernières semaines, a dénoncé les distorsions de concurrence sur les moyens de production entre pays européens, les différences des aides PAC, ou encore les réglementations qui freinent la compétitivité et donc le revenu, l’écologie punitive avec l’augmentation des taxes RPD (redevance pollution diffuse), la suppression des 3 R (rabais, ristourne, remise) et la séparation du conseil et de la vente. «Le vrai problème est que nous avons des interdictions sans solution, sans alternative contrairement à ce qu’avait promis l’Etat». Même pire, la suppression des néonicotinoïdes rien qu’en céréales par exemple sur l’orge d’hiver, oblige à traiter avec plus d’insecticides pour éviter la jaunisse nanisante. «L’augmentation du volume des insecticides achetés à l’automne 2018 est de 200 % ! Alors que les graines enrobées comptaient pour 0. On va à l’envers du plan Ecophyto» dont l’objectif est de réduire de 50 % l’utilisation des produits phytosanitaires d’ici 2025. «Les nouvelles technologies génétique (NBT pour New Breeding Techniques) pourraient être une vraie solution à condition qu’on ne nous les interdisent pas !».

Pour répondre aux attentes des consommateurs, être mieux identifiée par l’ensemble de ses clients et pour contrer l’agribashing, l’AGPB a décidé de réagir avec un plan stratégique «ambitieux et réaliste» pour faire progresser la filière dans la transition écologique, notamment à travers une certification niveau 2 adaptée aux grandes cultures. «Toutes les céréales sont déjà certifiées niveau 1, à nous de créer un socle à respecter pour obtenir le niveau 2. Il y aura l’agriculture bio et l’agriculture certifiée» a assuré Philippe Pinta.

Par ailleurs, une enquête réalisée par l’institut ViaVoice sur un échantillon de 1.000 personnes représentatives, montre que 74 % déclarent avoir une bonne image des céréaliers. En revanche, seuls 53 % des 400 cadres interrogés ont une image positive des céréaliers. Forte de cette enquête, l’AGPB a décidé de communiquer sur les bonnes pratiques de l’agriculture conventionnelle en sortant une vidéo où 5 producteurs de grandes cultures (deux femmes, trois hommes de 30 à 57 ans et de régions différentes), incarnent les «nouveaux céréaliers».

Tirer un revenu des productions

Tous les responsables agricoles sont d’accord : il faut répondre aux attentes du consommateur qui veut un produit sain et aller vers une agriculture toujours plus respectueuse de l’environnement. Encore faut-il laisser du temps et s’appuyer sur la science. «Depuis quelques d’années, on nous retire un certain nombre de molécules et notre production sur 67.000 ha avec 20 sortes de légumes différents, est assez petite donc elle n’intéresse pas les firmes de phytos ou de recherche technique» déplore Eric Legras, président de l’Union nationale interprofessionnelle des légumes transformés (Unilet). «Quand on retire une molécule, c’est souvent une molécule efficace que l’on doit remplacer par une autre moins active et donc plus utilisée», affirme-t’il, rejoignant les propos de Philippe Pinta. «Notre premier souci c’est de trouver des solutions mais cela ne se fait pas du jour au lendemain. Nous voulons trouver des molécules qui ne tracent pas et qui soient efficaces». «L’ordre détectable c’est 0,01 microgramme, cela représente 3 morceaux de sucre dans une piscine olympique d’une taille de 50 m de longueur x 25 m de large sur 1,80 m de profondeur. Des taux infinitésimaux !».

Alors oui à une utilisation réduite des produits phytos mais des alternatives, mais aussi sans perte de compétitivité et sans perte économique. C’est exactement ce qu’a expliqué Guillaume Gandon, président du Syndicat betteravier de l’Aisne. «Notre métier on ne le fait pas juste pour faire vert et pour faire beau, il faut que l’on en tire un revenu. Avec l’arrêt des néonicotinoïdes on vient d’amputer la compétitivité de notre filière, malgré l’homologation d’un produit qui devrait répondre au problème mais seulement en partie» a-t-il poursuivi avant de justiger la politique concurrentielle entre pays européens.

La France et la Belgique avaient le même argument sur les néonicotinoïdes mais pas la même définition : «la France dit : les néo tuent nos abeilles, la Belgique qui a obtenu une dérogation pour deux ans, dit : les néo protègent nos abeilles. C’est une vision symptomatique des différents pays avec qui nous sommes en concurrence». La fermeture des usines annoncées par Südzucker en est également un exemple.

Et le bio dans tout ça ?

Le bio est-il réellement une solution ? «Oui, bien sûr» pour Emmanuel Woronoff, trésorier de Bio Hauts-de-France, qui rêve déjà d’une France 100 % bio et qui assure qu’une baguette de pain bio est consommée entièrement alors qu’une baguette de pain conventionnelle est jetée en partie, ce qui a suscité la réaction de la salle. «L’explosion existe et doit continuer jusqu’en 2050. Pour nous, c’est merveilleux, les consommateurs nous aiment, les transformateurs pleurent pour avoir nos légumes, nos céréales, nos pommes de terre, nos carottes, on a des très bons prix qui sont stables depuis 10 ans».

«Attention, l’offre ne doit pas dépasser la demande. Sinon, les prix baisseront directement» a prévenu Philippe Pinta qui dit avoir vu du lait bio vendu moins cher que du lait conventionnel en grande surface. «Effectivement», a acquiescé Emmanuel Woronoff qui se pose une question : «va-t-on passer d’un marché de niche à un marché de masse avec une perte de valorisation ?». La demande est énorme, la pression des grandes surfaces aussi. «Leclerc vend du bio pas cher qui est importé. Il faut dénoncer cela. Il faut être organisé et ne pas aller en ordre dispersé face aux grandes surfaces» a-t’il concédé.

La place est aux agricultures

Ne pas opposer les systèmes. C’est bien ce que veulent les intervenants. «Il y a des systèmes bio, des systèmes conventionnels qui seront certifiés. Je pense que techniquement, chaque système doit apporter à l’autre» a annoncé Eric Legras, rappelant au passage, que le bio utilise aussi des pesticides comme la bouillie bordelaise par exemple. «Dans notre filière légumes, certains agriculteurs sont bio, et on remarque que sur 5 années de production, deux sont à faibles rendements. Ce qui signifie que nos usines ne pourraient pas être fournies régulièrement. Il faut donc être prudent. Il doit y avoir des systèmes qui se complémentent et qui soient adaptés à des marchés. Le challenge de nos agricultures c’est s’attacher à faire en sorte de respecter l’environnement et c’est ce qu’on fait depuis un certain nombre d’années en conventionnel».

«Pour moi, le bio c’est une mauvaise réponse et une bonne question. Pourquoi ? La question c’est : le consommateur veut un produit le plus sain possible, et pour répondre à cette question, on propose le bio. Le consommateur est persuadé d’avoir un produit non traité, c’est faux» a repris Arnaud Delacour, président de l’Union nationale des producteurs de pommes de terre (UNPT). Au delà de ça se pose la question de la durabilité du modèle de production bio. «Je parle de la conservation des sols, mais aussi de la capacité à nourrir la planète. En obtenant de plus faibles rendements de pommes de terre à l’ha en bio et sachant qu’en France on a besoin de 400.000 tonnes de pommes de terre supplémentaires sans oublier les marchés à l’export, on n’y arrivera pas» a-t-il constaté. «Bien sûr il faut un produit sain, mais aujourd’hui, n’oublions pas que ce qu’on mange est beaucoup plus sain qu’il y a 20-30 ans. Les LMR (limites maximales de résidus) ne font courir aucun risque au consommateur avec les produits issus du conventionnel».

Donc le bio ne règlera pas tout, loin de là, d’autant qu’il faudra nourrir 9 milliards de personnes en 2050. Il y contribuera, sur certains marchés, mais l’export se fera grâce à une agriculture conventionnelle encore plus respectueuse de l’environnement.

Alors quelles solutions pour l’agriculture ?

Arnaud Delacour a fait un aparté sur les 4 grandes révolutions agricoles qui correspondent à 4 révolutions de la communication. La première : sédentarité et le bouche à oreille, la deuxième la mécanisation et l’imprimerie, la troisième la chimie et la science, enfin la quatrième : la robotique et les réseaux sociaux. «Cette dernière est extrêmement dangereuse» prévient-il. «On n’est plus dans le rationnel de la science». Pire même, chacun y va de sa propre réflexion, de sa fausse information ce qui a fait naître l’agribashing. «Les politiciens malheureusement, ne répondent plus à une vision prospective comme avant, mais à une vision court-termiste qui est de savoir comment être réélu. Ils collent donc aux attentes sociales et aux réseaux sociaux encore plus».

Chaque intervenant en est conscient, pas de production sans un minimum de produits en cas d’attaques d’insectes ou de champignons en conventionnel, comme en bio qui voit des problèmes de datura ou encore de morelles prendre de l’ampleur et qui sont toxiques.

Grâce à la science et à force de recherches, de nouvelles techniques, de génétique, de mécanisation, de robotisation et de certification, la différenciation du bio et celle du conventionnel se réduira. «Notre rôle premier est de rassurer le consommateur, de montrer ce que l’on fait, le démontrer et continuer à progresser» a signifié Eric Legras.

Pour Arnaud Delacour, «le consommateur a le droit d’être exigeant, mais il doit être prêt à payer le prix de son exigence. Sinon, c’est la fin de notre modèle de production et on aura recours aux importations massives. Il se sentira trahi, car ce qui se passe au-delà des frontières n’est pas aussi vertueux que chez nous !»... Et ce, que l’agriculture soit en conventionnel ou en bio.

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