L'Oise Agricole 13 décembre 2020 � 11h00 | Par Patricia Olivieri

«Je ne demande pas aux éleveurs de croire mais d’observer !»

Ancien éleveur, René Becker est un spécialiste de la biodynamie et intervient aussi sur l’influence de la lune en élevage. «Un calendrier ne se substitue en rien aux bonnes pratiques agronomiques, à l’observation attentive des animaux. C’est un plus», explique-t-il, une approche complémentaire basée sur l’observation.

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Les calendriers lunaires donnent des tendances «mais chaque organisme réagit de manière différente», souligne René Becker.
Les calendriers lunaires donnent des tendances «mais chaque organisme réagit de manière différente», souligne René Becker. - © Agence de presse

Sur quelles bases scientifiques peut-on expliquer l’influence de la lune en élevage ?

René Becker : Il existe malheureusement encore peu de recherches académiques sur ce sujet, mais ce n’est pas parce que l’Inrae n’a pas fait de travaux là-dessus, que ça n’existe pas ! Je citerai les travaux d’Ernst Zürcher, un chercheur forestier suisse qui a publié des recherches sur l’incidence des cycles lunaires sur la qualité du bois, le séchage et d’autres phénomènes. Ces recherches corroborent de nombreuses pratiques ancestrales toujours en vigueur dans différentes régions du monde.

Comment cela fonctionne exactement reste encore largement inexpliqué scientifiquement, mais les observations montrent des corrélations claires entre cycle lunaire et croissance végétale. Ces influences donnent des tendances, mais chaque organisme réagit de manière différente. On n’est pas face à une science exacte où tout est chiffrable avec précision.

Que sait-on aujourd’hui de l’influence des cycles lunaires sur les animaux d’élevage ?

R. B. : La plupart des connaissances ou pratiques sont héritées du passé dans ce domaine. Michel Gros, par exemple, publie un calendrier chaque année avec des dates favorables pour les soins aux animaux. Un éleveur et chercheur allemand, M. Ackermann, avait commencé à publier un calendrier destiné aux éleveurs à partir de ses observations et de nombreuses pratiques encore en vigueur dans son pays. Maria Thun et son fils ont également travaillé sur ces questions... À l’université de Marbourg, en Allemagne, plusieurs thèses de doctorat ont été écrites sur le sujet, mais cette approche demeure encore peu acceptée dans le monde scientifique.

Concrètement, qu’observe-t-on ?

R. B. : Il semble qu’il y ait une influence du cycle synodique de la lune sur les hormones végétales et animales, ainsi que sur l’activité des parasites. La plus connue, c’est un surcroît d’activité parasitaire à l’approche de la pleine lune et la nouvelle lune. C’est pourquoi on recommande de procéder au déparasitage plutôt en lune gibbeuse, avant la pleine lune. On constate aussi que si l’on taille les onglons d’un animal à une certaine date, ils repoussent plus vite. Il y a aussi la question du fameux lâcher des animaux. Il faut noter soigneusement les dates pour vérifier d’une année sur l’autre. Sur les prairies, on observe que la teneur des fourrages en matière azotée et en énergie varie dans la journée : certains jours vont davantage accentuer ces phénomènes et on peut en tirer profit pour les récoltes, si le temps le permet bien sûr. Quant à l’influence sur les mises-bas, on voit bien une concentration des vêlages à la pleine lune. Bien évidemment, toutes les vaches ne vont pas vêler à la pleine lune car encore une fois, tous les animaux sont différents et ces influences sont très subtiles, s’exerçant plus ou moins d’un individu à l’autre. Je pourrais aussi prendre l’exemple des attaques importantes de mildiou, champignons et parasites sur les végétaux en 2019, une année avec un printemps humide mais aussi avec deux cycles qui ont convergé - pleine lune et proximité de la lune par rapport à la Terre.

Avez-vous le sentiment que les éleveurs sont de plus en plus perméables à ces approches complémentaires, inspirées d’un savoir intuitif ancien ?

R.B. : Je viens depuis plusieurs années dans les régions pour parler de ce sujet, comme récemment au Pays basque. L’intérêt est réel, souvent parce que les parents ont encore travaillé avec des calendriers lunaires, mais parfois aussi par curiosité et intérêt pour le sujet. Dans ces formations, le public est mélangé avec des «anciens» qui témoignent et des jeunes qui ont envie de découvrir.

Un calendrier ne se substitue en rien aux bonnes pratiques agronomiques, à l’observation attentive des animaux. C’est un plus lorsqu’on cherche à travailler davantage avec tout l’environnement : le ciel en fait partie. Et ça n’a rien d’impossible...

Que reste-t-il justement de ce savoir collectif chez les éleveurs du XXIe siècle ?

R.B. : Curieusement, on pourrait penser que ces approches plus sensibles appartiennent au passé mais il n’en est rien. «Chasser le naturel, il revient au galop» devient pour notre sujet «arrêtez de croire à l’influence de la lune, elle revient dans nos pratiques». On peut espérer que beaucoup de praticiens se mettent à observer, tester, expérimenter les dates du calendrier et nous finirons par découvrir ou redécouvrir ce qui est agissant ou non. Cela donnerait plus de crédit à cette discipline basée sur les rythmes astronomiques - et pas astrologiques !

Que diriez-vous à ceux qui ne jurent que par la science, les médicaments vétérinaires ?

R. B. : Qu’il ne faut surtout pas opposer science, médicaments vétos et approches traditionnelles. Les calendriers vont évoluer avec le temps si les observations sont faites avec une approche scientifique justement, mais une science du vivant. Nous avons encore beaucoup à apprendre sur les phénomènes du vivant : inventons ensemble des protocoles expérimentaux qui prennent en compte des critères scientifiques adaptés à ce sujet. La médecine vétérinaire classique peut tout à fait s’ouvrir à des domaines encore peu connus. Tout ce qui vient des traditions n’est pas à rejeter simplement parce qu’on n’a pas encore d’explications scientifiques.

 

Le parcours d’un passionné des cycles lunaires

Longtemps éleveur en agriculture biologique et biodynamie en Ardèche, puis en Saône-et-Loire, René Becker est un peu comme Saint Thomas et ne croit que... ce qu’il voit. Le regard souvent tourné vers les constellations, il garde les pieds sur terre et intervient aujourd’hui auprès de groupes d’agriculteurs en animant des formations autour d’approches et pratiques complémentaires : biodynamie, plantes bio-indicatrices, biodiversité prairiale... Mais aussi sur l’influence des cycles lunaires sur les cultures et les animaux comme récemment dans le Cantal, dans le cadre de sessions proposées par la Chambre d’agriculture.

Une ouverture d’esprit basée sur l’observation

Le sujet le passionne depuis l’adolescence, avant une rencontre décisive avec Maria Thun, l’une des pionnières de la biodynamie et auteure d’un calendrier lunaire pour l’agriculture. Ce dernier est le fruit des travaux que cette chercheuse allemande a réalisés jusqu’à la fin de sa vie sur 8 hectares de parcelles d’essais comparatifs de semis effectués selon différentes dates. Loin de tout prosélytisme et de promettre la lune, la démarche de son disciple René Becker est d’abord celle d’une ouverture d’esprit basée sur l’observation et des constats qui ont accompagné l’humanité depuis 10.000 ans.

«Dans mes formations, je ne demande pas aux paysans de croire, je n’affirme rien, je parle plutôt de tendances qu’on constate, de jours favorables», explique René Becker, qui aimerait que soient abolies des frontières aujourd’hui étanches entre démarche scientifique et intuition. «Il faut arrêter d’opposer deux visions du monde, il y a aujourd’hui un côté binaire funeste, avec les pour ou contre le masque, pour ou contre la vaccination.... Il faut sortir de cela, de cette opposition entre une science qui saurait tout expliquer et des pauvres paysans qui suivraient des croyances ancestrales», plaide celui pour qui le Cantal recèle encore un savoir vivace en la matière.

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