L'Oise Agricole 03 mai 2020 à 11h00 | Par Franck Talluto

«L’opportunité de redécouvrir des temps de famille qu’on n’avait plus forcément»

Crise sanitaire oblige, nous vivons un moment exceptionnel, qui n’est pas sans conséquence sur le quotidien et le moral de chacun. Psychologue à Roanne (Loire), Amandine Pelletier a accepté d’évoquer le confinement, les problèmes qu’il pose, mais aussi les opportunités qu’il nous offre.

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Amandine Pelletier.
Amandine Pelletier. - © A.P

Y’a-t-il des profils plus «fragiles», plus sensibles à cette crise ?

A.P. : Je vois plusieurs catégories à risque. Les sans domicile fixe, pour commencer. Les associations sont toujours sur le terrain, mais il y a forcément moins d’interventions. Et déjà qu’on ne regarde pas beaucoup ces gens-là en temps normal... Il y a aussi toutes les personnes âgées et/ ou isolées, qui se trouvent dans une zone sans internet, avec peu de réseau téléphonique ou qui ne sont pas nées avec cette technologie et dont le lien social (aides à domicile, famille, etc.) déjà restreint l’est encore davantage. Je pense également aux victimes de violences conjugales, qui sont les plus en danger. Majoritairement des femmes, mais aussi des hommes et des enfants. En temps normal, on peut déceler chez eux un changement d’humeur, de comportement, un bleu, des absences à l’école. Là, le parent maltraitant n’a même plus à prendre de précaution... Enfin, les personnes souffrant de troubles psychiatriques sont fragilisées, mais le degré dépend de la prise en charge dont elles font l’objet.

Que conseillez-vous à celles et ceux qui vivent mal la situation ?

A.P. : La première chose est d’en parler. Dans cette période anxiogène, je recommande aussi d’éviter de rester branché en permanence sur les chaînes d’info en continu. Mieux vaut s’informer de temps en temps, par exemple en lisant un journal qu’on va ensuite refermer ou en consultant les notifications de son smartphone. Sans pour autant faire l’autruche, il est important de se préserver, d’autant que beaucoup de fake news circulent. Si l’on a du temps, il est intéressant de le mettre à profit pour faire des choses que l’on n’a pas l’habitude de faire ou que l’on a repoussées. Remplir un objectif génère une satisfaction et des retours positifs sur soi-même. Une chose, enfin, que j’ai conseillée à mes patients qui en ont la possibilité, consiste à faire des jardinières. Voir des plants germer permet de constater qu’il y a une continuité et que le temps n’est pas figé.

Vaut-il mieux garder une certaine routine ou complètement lâcher prise ?

A.P. : Il faut privilégier un savant mélange des deux. En commençant par différencier semaine et week-end, qui correspond au rythme habituel qui régit la plupart d’entre nous. Garder un certain rythme la semaine est essentiel car, le jour où le confinement s’arrêtera, il faudra se remettre très rapidement dans le bain même si beaucoup continuent de travailler à domicile. En revanche, on a le droit de se réveiller un peu plus tard, de porter des tenues plus confortables. Il faut essayer de trouver du positif dans le négatif. Et si vous avez l’habitude de faire la grasse matinée le week-end, continuez ! Mais uniquement le week-end. Ce qui est problématique, c’est la perte de repères car l’être humain est fait pour être cadré. En se décalant, on risque d’être déphasé, de moins bien dormir et ce sera plus compliqué ensuite.

Communiquer par téléphone ou en vidéo suffit-il à combler le manque affectif ?

A.P. : Je vais prendre une image : cette crise, c’est comme un énorme orage. Elle nous insécurise, fait peur, mais on sait qu’après la pluie viendra le beau temps. On n’a pas d’autre choix que d’attendre. Se téléphoner, s’écrire, s’envoyer des photos ne comblera jamais la chaleur d’un contact social, mais permet de patienter. Il y a même parfois du positif. Certains de mes patients prennent le temps d’appeler plus souvent leurs proches, des amis de longue date qu’ils ne voient pas souvent et cela peut redynamiser le lien social, même si c’est de manière dématérialisée.

Y’a-t-il des enseignements à retenir de ce contexte extraordinaire ?

A.P. : J’espère qu’on prendra conscience que dans toute crise – conjugale, amicale, sociale, économique, politique, internationale –, ce qui est important, c’est de tirer des leçons. Partons de la base, la cellule familiale. Au début, il y a eu un déséquilibre à se retrouver tous ensemble en permanence ou presque. Or, on n’y était pas habitué car cela concerne plutôt des périodes de vacances, pendant lesquelles on peut sortir de chez soi, faire des activités. Là, c’est un peu plus compliqué. Les dix premiers jours ont pu être un peu chaotiques, mais nécessaires pour trouver de nouveaux repères. De ces nouveaux repères, on peut créer de nouvelles habitudes, avec l’opportunité de redécouvrir des temps de famille qu’on n’avait plus forcément.

Pouvez-vous détailler ?

A.P. : En temps normal, il faut se lever tôt, se préparer, réveiller les enfants, leur faire prendre le petit déjeuner, les déposer à l’école, aller travailler... C’est toujours très rythmé. Là, on peut prendre le petit déjeuner en commun, prendre un peu plus de temps avant d’entamer sa journée, décider ensemble de ce qu’on a envie de manger et le préparer, apprendre aux enfants comment cuisiner en fonction de leur âge, choisir de la musique, danser, etc. L’important c’est de profiter de ses proches et de choses simples. On réapprend ainsi les bases du vivre ensemble sans être stressé par toutes les contraintes du quotidien, les devoirs, le repas, le coucher... et je trouve cela génial. Dans une cellule familiale qui va plutôt bien, c’est positif. Travailler est important, évidemment, mais ce contact interhumain qui fait notre richesse est primordial.

Cette crise va-t-elle profondément changer nos habitudes quotidiennes ou, au contraire, nous allons progressivement revenir au modèle existant une fois notre liberté recouvrée ?

A.P. : C’est la grande inconnue, on entend tout et son contraire. On a l’impression que la crise vient seulement d’arriver alors qu’en réalité cela fait plusieurs décennies que nous enchaînons plusieurs crises : financières, migratoires et environnementales. L’humain et la planète sont en crise depuis longtemps déjà, le coronavirus en est un révélateur. J’ai espoir qu’on puisse tirer des leçons. Je crois que ce sera nécessaire si on ne veut pas vivre une nouvelle pandémie dans un, deux ou trois ans. Le degré de contagion que l’on a pu constater vient pointer le système économique, la mondialisation, la déforestation, les difficultés de la planète, l’urbanisation massive... Vraiment, j’espère qu’on va en tirer des leçons et ralentir, a minima.

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