L'Oise Agricole 07 septembre 2020 à 11h00 | Par Pierrick Bourgault

Le renouveau des bistrots ruraux

La crise sanitaire a-t-elle précipité la fin des cafés de campagne, ou leur a-t-elle impulsé un élan de vitalité ? Analyse.

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Le Pub à Victor, à Lassay-les-Châteaux (Mayenne) où la région des Pays de la Loire a organisé pour le public local la représentation d’un opéra, Le Pauvre Matelot, de Darius Milhaud, sur un livret de Jean Cocteau.
Le Pub à Victor, à Lassay-les-Châteaux (Mayenne) où la région des Pays de la Loire a organisé pour le public local la représentation d’un opéra, Le Pauvre Matelot, de Darius Milhaud, sur un livret de Jean Cocteau. - © Agence de presse

Nos parents s’en souviennent : les routes, les villages furent semés de petits bars, restaurants, épiceries, cafés-coiffeurs. Même le garagiste tenait comptoir, près de sa pompe à essence. Un rendez-vous pratique pour lire le journal, écouter les nouvelles du bourg. Une pause-café est souvent le premier pas avant de s’installer dans un territoire, ce que cherchent désormais de nombreux citadins adeptes du télétravail.

Or la campagne est devenue «un cimetière de cafés-hôtels-restaurants», déplore Roland Héguy, président du syndicat UMIH, «alors que ces commerces ont toute leur place dans la régénération de l’économie rurale».

Plusieurs causes expliquent cette raréfaction : l’aménagement routier, la grande distribution, les lois et normes, l’évolution du mode de vie. Nouveau souci, l’épidémie de Covid-19 complique les relations humaines directes, qui font justement le charme du café. Les activités les plus affectées sont culturelles et festives : concerts, spectacles et soirées qui rassemblent le public.

Les dégâts de l’épidémie

Alain Fontaine préside «l’association pour la reconnaissance de l’art de vivre dans les bistrots et cafés de France en tant que patrimoine culturel immatériel» et agit pour le classement à l’Unesco. Il estime «que 20 % des bistrots vont fermer, les plus fragiles, ceux installés récemment et ceux en fin de carrière qui cherchaient un repreneur. Ceux qui ont investi toute leur vie voient ainsi leur entreprise partir à la casse.» Roland Héguy confirme cette coupe de 15 à 20 %. Marcel Bénezet, président de la branche Cafés du Gni-Synhorcat, l’autre syndicat, est plus pessimiste : «C’est dramatique, les gens sont désespérés, 30 % risquent de disparaître. À Paris, sans les touristes, c’est une catastrophe. En province, un couple non endetté, qui travaille en cuisine et en salle, peut encore s’en sortir. Le café est un lieu de sociabilité à protéger, l’âme et le cœur du village». Des maires au président de la République, tous reconnaissent son rôle dans la qualité de la vie. Ils chantent les louanges de cet ambassadeur d’un territoire et des produits locaux, emblématique de «l’art de vivre à la française». Prise de conscience ou éloge funèbre ?

Le multi-service, une évidence

La fédération des Bistrots de Pays, dirigée par Bastien Giraud, rassemble 120 adresses rurales ouvertes toute l’année : «Nous avons déploré trois cessations d’activité pendant le confinement. Nos conseils pour tenir : renforcer notre attachement aux circuits courts, nourritures et vins locaux. Rassurer le visiteur (gel, masque, plexiglass, hygiène). Constituer un fichier client pour mieux communiquer, notamment sur l’offre à emporter, crucial en cas de reconfinement. Négocier report, modulation ou annulation de loyer, si le bailleur est public.» Les experts sont unanimes : le café-restaurant rural doit élargir son offre vers le multiservice (dépôt de pain, billets de train, épicerie, colis…)

Les Bistrots de Pays jouent déjà un rôle d’information touristique. Certes, selon Marcel Bénezet, «ils ne font pas fortune, mais ont la qualité de vie de la campagne et le contact humain. Il faudrait que la mairie participe en laissant des locaux à titre gratuit, du moins au départ. Avec les réseaux sociaux, on draine du monde.»

Pour Roland Héguy, le multiservice est une évidence : «Voyez comment la vente à emporter s’est imposée depuis le confinement ! Les cafés-hôtels-restaurants ruraux doivent devenir ces drugstores et multiplier les sources de recettes. C’est vital pour eux et pour les communes, les habitants doivent pouvoir faire leurs courses ailleurs que dans la grande surface à 15 km !» Alain Fontaine évoque «la demande des patrons pour des formations» nécessaires pour acquérir ces compétences multiples.

Une offre culturelle éparpillée ?

Organiser des concerts, expositions, conférences fait aussi partie des possibilités à offrir à la clientèle. «C’est une évidence, les salles de spectacle vont s’éparpiller en confetti dans le moindre café, afin que la culture vienne au plus proche», envisage Alain Fontaine. Pour Marcel Benezet, «les maires doivent créer des activités autour du café. Il y a de nombreuses richesses en France, des associations…»

Roland Héguy acquiesce : «Beaucoup de cafés voudraient donner davantage de spectacles, mais sont limités par la réglementation. Nous soutenons les cafés culture et le GIP café culture, premier dispositif d’aide à l’emploi artistique dans les cafés, hôtels et restaurants qui prend en charge une partie de la rémunération des artistes.» Pour ces entreprises rurales fragiles, les syndicats demandent des mesures concrètes : adapter fiscalité et droit social à leur situation et à leur rentabilité, alléger les normes pour les petits hôtels, créer une 6e catégorie d’établissement recevant du public (ERP), exonérer les charges sociales pendant cinq ans, comme l’État le permet dans les banlieues, garder les panneaux routiers qui les signalent, une meilleure collaboration avec la Sacem, et pour éviter qu’un nouvel habitant n’exige la fermeture du bistrot voisin, un droit d’antériorité. La nomination de Joël Giraud, secrétaire d’État chargé de la Ruralité, offre tout du moins un interlocuteur avec qui aborder ces nombreux sujets.

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