L'Oise Agricole 29 octobre 2020 à 09h00 | Par Ivan Logvenoff

«Les sollicitations politiques se sont amplifiées»

Au lendemain de sa reconduction en tant que p.-d.g. de l’Inrae, entérinée le 21 octobre en Conseil des ministres, Philippe Mauguin présente les futures orientations de son institut. Il revient aussi sur le rôle de la recherche auprès des décideurs pour accompagner la transition agroécologique.

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Philippe Mauguin.
Philippe Mauguin. - © Actuagri

Quel bilan faites-vous de votre précédent mandat ?

En prenant mes fonctions en 2016, j’ai souhaité valoriser les bases fortes de l’Inra, en termes de qualité scientifique et de solidité du collectif, en mettant en place des plans d’action sur les points à conforter. Nous avons renforcé l’innovation, par exemple avec le développement de la cellule «recherche-innovation-transfert» aux côtés de l’Acta (instituts techniques, NDLR) et de l’APCA (chambres d’agriculture, NDLR), ou le soutien à la création de start-up, mais également consolidé nos liens avec l’enseignement supérieur, et déployé une stratégie ambitieuse de coopération internationale. Ce mandat a aussi été marqué par le rapprochement historique avec l’Irstea, aboutissant à la création de l’Inrae.

En quoi ce nouveau mandat sera-t-il différent ?

Il intervient dans une année charnière, après la fusion avec l’Irstea, mais aussi avec la pandémie de la Covid-19, qui affecte tous les secteurs. Elle nous a touché dans notre fonctionnement, mais elle nous amène aussi à infléchir et amplifier certaines recherches. Comme je l’ai expliqué devant l’Assemblée et le Sénat, mon projet n’est cependant pas uniquement de tirer les leçons du Covid. Il sera, plus globalement, de regarder comment nos recherches peuvent apporter des réponses aux changements globaux. À l’issue d’une concertation en interne et avec nos partenaires, nous avons identifié cinq défis pour notre établissement : adaptation au changement climatique, accélération de la transition agroécologique, développement de la bioéconomie, mobilisation des outils numériques, et valorisation des approches de santé globale, comme One health.

La fusion avec l’Irstea est-elle aujourd’hui achevée ?

Nous avons maintenant un nouvel organigramme et une nouvelle politique scientifique. Ce qui reste à consolider dans les prochaines années, avec l’animation du col- lectif, c’est la construction d’une véritable culture commune. Nous devons déployer les synergies permises par la fusion, par exemple sur les produits phytosanitaires. Si les équipes issues de l’Irstea sont très bonnes sur les agroéquipements et sur l’approche capteurs numériques, les équipes issues de l’Inra sont à la pointe sur l’agronomie, la génétique et le biocontrôle. Au sein d’Inrae, ces forces se complètent et sont évidemment indispensables pour réussir la transition des systèmes de production et parvenir à réduire les utilisations de ces produits.

Comment alimentez-vous la réflexion politique sur la transition agricole ?

L’appui aux politiques publiques fait partie des missions de notre institut. Mais le volume et l’importance de ces sollicitations se sont amplifiés au cours des dernières années, et c’est tant mieux ! La tâche principale de nos chercheurs reste la production de connaissances, et nous voulons leur prendre le moins de temps possible. La transition écologique est l’un de nos défis pour ce prochain mandat, et nous l’accompagnerons par des rapports comme celui que nous avons transmis au gouvernement sur le glyphosate en 2017. Portant sur un sujet brûlant, ce rapport n’a pourtant été contesté ni par la profession, ni par les associations environnementales. Et l’Anses s’est ensuite basée sur nos rapports suivants concernant l’effet économique des alternatives pour décider de réautoriser ou non les AMM de certains usages.

Comment interprétez-vous l’échec du plan Ecophyto ?

Pour moi, Ecophyto est un succès quand on regarde la partie recherche, développement, et démonstration. Avec les fermes Dephy, nous avons réussi à bais- ser de 20 à 40 % les produits phytosanitaires sans perdre de revenu dans près de 3 000 fermes. C’est le passage à l’échelle des 30 000, voire à 300 000 fermes, qui est beaucoup plus compliqué. Il suppose des aides publiques, mais aussi une mobilisation forte de l’ensemble des acteurs, jusqu’aux consommateurs. Je l’ai dit au Parlement : on ne pourra accélérer la transition écologique qu’en incluant l’ensemble des filières alimentaires.

De quelle manière l’Inrae pourra-t-il concrètement accompagner l’adaptation au changement climatique ?

Nous avons désormais la possibilité de convertir les scénarios du Giec, qui sont assez précis à l’horizon 2030 ou 2050, en cartes régionalisées des risques. Ces cartes permettront d’avoir des bases plus précises pour discuter des trajectoires d’adaptation avec les parties prenantes comme la profession agricole et les collectivités locales. Nous en avons déjà fait l’expérience à petite échelle avec le projet Laccave, qui a montré comment la qualité du vin peut être reliée aux évolutions des conditions climatiques, et comment les filières viticoles peuvent se préparer à ces évolutions. Cela permettra d’articuler toutes les recherches menées, et d’actionner tous les leviers disponibles, de la recherche variétale à l’agro- nomie en passant par l’adoption de races plus résistantes aux températures élevées.

En 2018, vous considériez les NBT comme un outil incontournable pour la recherche. Votre position est-elle toujours la même ?

Les NBT sont utilisées très largement dans tous nos laboratoires de biologie animale et végétale comme un outil de décryptage, qui nous fait gagner du temps. En ce qui concerne l’utilisation de ces techniques dans le secteur semencier, elle dépendra de l’évolution du cadre réglementaire européen. Nous considérons pour notre part nécessaire d’utiliser cet outil là où il est pertinent et performant. Les ciseaux moléculaires permettent de modifier de façon très précise la séquence de gènes présents dans le génome de la plante, d’insérer des gènes étrangers, mais également de réguler leur expression. Des progrès dans l’amélioration variétale pourraient donc être obtenus sans utilisation de transgène. Il faudra surtout que ces nouvelles variétés apportent des bénéfices clairs au grand public. Les OGM de première génération, qui ont beaucoup tourné autour de la tolérance au glyphosate, ont eu un intérêt sociétal et environnemental très limité. Il sera donc nécessaire de démontrer pourquoi une modification du génome peut améliorer les résistances naturelles de la plante en diminuant les besoins en produits phytosanitaires, ou de montrer en quoi les cultures modifiées grâce aux NBT résistent mieux au stress hydrique.

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